Chroniques, Livres

Aussi riche que le roi – Abigail Assor

Casablanca, années 90.

Dans ce livre il y a deux mondes. Le premier est plein de vérités, il est juste et sans clichés. Il dresse le portrait de la jeunesse dorée Casablancaise, des villas d’Anfa, de ce monde à deux vitesses qu’est la capitale économique avec ses boîtes de nuits, ses lois qu’on contourne, sa misère, et les enfants inégaux qu’elle enfante. Casablanca la carnassière, Casablanca la douce. Casablanca la schizophrène.

Dans le deuxième monde, il est question de Sarah, une Française qui vit dans le quartier populaire (disons le mot : bidonville) de Hay Mohammadi. Pour sortir de la misère, Sarah jette son dévolu sur les riches héritiers des quartiers d’Anfa et utilise ses charmes pour y arriver. Elle ne veut pas d’amourette non, elle veut se marier, avoir aussi une piscine aussi bleue que l’océan et le ciel de la Méditerranée, des domestiques et des alliances grosses comme un poing.

Deux mondes, et parce que je n’ai pas réussi à les faire se rencontrer, ma lecture a été en demi-teinte.

Chroniques, Livres

Florida – Olivier Bourdeaut

Attention coup de cœur. Vous me direz que je suis acquise à la cause d’Olivier Bourdeaut, vous n’auriez pas tout à fait tort, mais quand même. Parce que Florida n’a rien à voir avec « En attendant Bojangles ». Écrit à la première personne, phrases courtes, percutantes, humour grinçant, Florida c’est l’histoire d’Elizabeth Vernn, 7 ans, que sa mère traîne de concours en concours. De l’autre côté de l’Atlantique, ça s’appelle être une mini-miss. Des concours de beauté où les petites filles sont maquillées, juchées et jugées sur des podiums. Sauf qu’Elizabeth grandit, et dans sa construction, quelque chose explose. Alors, ce corps qui était le seul lien avec ses parents, elle va le pousser à bout, elle va le tordre, elle va chercher à le briser, elle va lui faire hurler le désespoir d’une enfance gâchée par les ambitions maternelles.Elle sait, elle n’est pas dupe. Dans une lucidité désarmante, elle sait qu’au fond, son obsession de vengeance, la destruction qu’elle cherche avec autant de violence et d’acharnement n’est rien d’autre que la destruction du lien. Olivier Bourdeaut touche du doigt les extrêmes de la psyché humaine. Sans mièvrerie, sans poésie, juste l’humain dans sa forme la plus brute et la plus fragile. Prouesse d’autant plus impressionnante qu’il écrit en se mettant à la place d’une femme. Il en saisit les douleurs, le rapport au corps, l’impossible vérité.Alors oui, Elizabeth grandit, et dans sa construction quelque chose explose. Florida est le récit de cette explosion

Aux Editions Finitude

Chroniques, Livres

Fahreinet 451 – Ray Bradbury

Le café du classique, c’est comme un café tout court, quand tu y prends goût, tu as du mal à t’en passer.

Cette fois, nous sommes 45 à nous attaquer au livre de Ray Bradbury, au titre imprononçable pour nous autres latins, Fahreinet 451. C’est la température à laquelle on dit que les livres brûlent. En 1953, R. Bradbury imagine un monde, où, pour unifier la pensée, taire les rebellions, les livres sont brûlés, ironie du sort, par les pompiers. Les murs écrans remplacent les interactions, les portes annoncent les visiteurs, les vérandas et plus généralement tous les espaces où l’individu peut se laisser aller à penser, à discuter, sont supprimés. Tout n’est que technologie, tout n’est que vide.

Un malaise confus m’a accompagnée durant toute la lecture, ce n’est que vers la fin que la fulgurance m’est tombée dessus : je ne suis pas effrayée. Et je suis effrayée de ne pas être effrayée.

Alors certes, en 1953, R. Bradbury a imaginé un monde à l’extrême. Mais à se demander s’il est si loin du nôtre. La pensée unique, les écrans, la culture non essentielle… des petites choses comme ça auxquelles on s’habitue dangereusement au point de ne plus les voir, même dans une lecture de dystopie.

Alors je ne sais pas pour vous, mais même à Fahrenheit 451, moi ça me fait furieusement froid dans le dos.

Chroniques, Livres

De Grandes Espérances – Charles Dickens

Les classiques ont cela de bon qu’ils nous font voyager. Pas uniquement dans une époque ou pays lointains, mais aussi à travers ce style bien particulier qui utilise des temps d’une conjugaison qui moisit dans nos bescherelles d’adolescents.

Charles Dickens est connu pour écrire sur les enfants, en leur nom et à travers eux. Surtout ceux qui viennent de milieux populaires.
De grandes espérances ne déroge pas à la règle. Le petit Pip (Philip Pirrip) est orphelin, et élevé d’une main de fer par sa sœur. Il a pour ami cher Joe, le mari de celle-ci, et il sauve dans la naïveté et les peurs obscures de son enfance un forçat évadé.
Il est appelé un jour par Mme Havisham, l’excentrique et richissime vieille dame qui vit dans les ruines de son château et de son cœur brisé par un fiancé déserteur.

Dans ce château où le temps s’est figé, Pip fait la connaissance d’Estelle, enfant comme lui, élevée par Mme Havisham pour briser le cœur des hommes. Il en tombe instantanément amoureux, et fera tout pour s’élever à la hauteur de son rang, avec l’arrivée à point nommé de ce qu’il appellera « ses grandes espérances », une fortune qui lui tombe du ciel et qu’il attribuera à la bonté de Mme Havisham.

Voguant entre Londres de l’époque victorienne et les marais de son enfance, sa culpabilité et besoin de tourner le dos au monde qui l’a vu grandir et aux personnes qui lui sont chères, le jeune Pip grandit, découvre les déceptions et les fêlures, les amitiés et la bienveillance, en un mot découvre la vie, sous une plume mordante d’humour et d’intelligence.

Créations, Texte court

Amours bancales

À tous ces prénoms gravés sur les bancs de Paris et d’ailleurs, à toutes ces initiales creusées dans le bois de nos tables de classe, à tous ces cœurs timides, imparfaits, égratignés, scellés dans la fureur de l’adolescence, à toutes ces équations sans variable, sans inconnue, à toutes ces promesses gravées dans le silence des objets, jurées sur l’écorce des arbres en fleurs.

A vous tous qui vous êtes aimés à l’aube de votre jeunesse, lorsque tout était écorché, pur, impossible et vrai, à vous les Hélène+Arthur, Nouha+Hicham, D&F, Mélanie+Mehdi, A+N, dites-moi, qu’êtes-vous devenus ?

PS : les initiales et prénoms ont été choisis au hasard. Toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé serait purement fortuite 🙂

Chroniques, Livres

Des Diables et des Saints – Jean-Baptiste Andrea

En refermant un livre de Jean-Baptiste Andrea, il y a toujours un temps de latence. Où les mots continuent de vous habiter, où les personnages continuent leur valse auprès de vous. Il y a souvent le manque aussi, de ne plus pouvoir les retrouver le soir avant de vous endormir.

Comme pour son précédent roman, Andrea va au plus juste de l’émotion. Cette fois, ses personnages sont des enfants, pensionnaires de l’orphelinat des Confins. Confins des Pyrénées, de l’humanité, des espoirs. Ne vous y trompez pas, ce roman est solaire, lumineux, musical, il vous transporte dans l’amitié qui se scelle et ne meurt jamais, dans les émois amoureux qui se déchiffrent par le corps et par les notes de Beethoven, dans le temps qui ne passe que dans l’espoir de la retrouver.

Joseph, Fouine, Souzix, Rose, Momo, Edison, et même toi Sinatra. Vous êtes encore là quelque part, vous dansez sur des notes d’un piano caché, vous êtes enfants, vous êtes adolescents. Vous avez dix, seize et soixante-dix ans à la fois. Loin d’être des diables, pas tout à fait des saints, vous êtes surtout des êtres de grâce nés d’une plume bouleversante.

Aux Editions l’Iconoclaste

Crédit Photo : Lesechos.fr

 

Chroniques, Livres

Cinq dans tes yeux – Hadrien Bels

Si vous cherchez un style au français parfait (au sens académique du terme), passez votre chemin.

Mais ça serait dommage.

Parce que le style est à l’image de la ville qu’il raconte, brut, sans fioritures, poétique à la pointe du jour et cru à la nuit tombée.
Le texte déclare un amour inconditionnel à Marseille, Marseille la belle, Marseille la laide, Marseille fille des rues et grande bourgeoise, Marseille terreau de l’immigration et de toutes les contradictions.

Avec tendresse et drôlerie, « cinq dans tes yeux » fige la cité phocéenne dans les années 90 (mais pas que, l’aspect temporel est vaporeux) et raconte la ville à l’image d’une poignée d’adolescents qui deviendront hommes, perdus, beaux, laids, marginaux, grands et déchus. Et entre sourires et émotion, Hadrien Bels mène à travers ce livre une réflexion plus large sur les cultures qui se mélangent, l’assimilation à outrance, la gentrification, la folklorisation jusqu’au ridicule du populaire, et avec intelligence dénonce le monde aseptisé d’une société qui clone les hommes lavés de leurs différences.

Aux Éditions de L’Iconoclaste

Crédit photo : Libération
Rencontres Littéraires

Rencontre littéraire Sarah Chiche

Animer une rencontre avec Sarah Chiche, c’est facile. Parce qu’elle est captivante, bouleversante, qu’elle trouve les mots, et tout ce que tu peux faire, c’est la suivre dans son monde, et t’y perdre avec joie.

Merci Sandrine, merci Sarah, merci Juliette, pour ce moment de grâce autour de “Saturne”. On se serait presque cru dans le monde d’avant !

Saturne, Aux Editions du Seuil

Billets d'humeur

Sur des sons andalous

La musique andalouse me renvoie à des fins de déjeuners qui s’étiraient dans l’après-midi paresseux, lorsque les restes de couscous étaient emportés, que traînaient sur la nappe de la table ronde les écorces d’oranges épluchées par le grand-père, les quartiers du fruit dégoulinaient sur les mains des enfants que nous étions, pressés d’aller jouer dans le jardin ; lorsque le soleil filtrait à travers les rideaux blancs, projetant dans son sillage des grains de lumière sur les tapis perses, que la grand-mère amenait un plateau de thé brûlant, relevait les manches de son kamis avec des élastiques, ses cheveux teints au henné amassés à la hâte en chignon, et s’affairait à remplir les verres. Son accent meknassi emplissait la salle tandis que le liquide jaune se portait aux lèvres.

La scène est limpide devant mes yeux, comme si je regardais une vieille photographie jaunie, je revois les grands salons pendant les mariages, cette musique qui accueille les invités tandis que la mariée est préparée à l’étage par les negaffas. Je revois les moulures au plafond, le zellij sur les murs. J’entends l’orchestre, le violon, le luth, je revois les rouge sur les lèvres, les bijoux scintillants, les caftans de velours en hiver, de soie en été, je sens l’odeur du oud qui se mêle aux parfums de nos mères et de nos tantes. Leurs cheveux savamment coiffés dont certaines mèches se rebellent au fur et à mesure des danses, des chansons chantées en chœur avec l’orchestre, des talons hauts qui voltigent pour danser pieds nus, jusqu’à ne faire qu’un avec la musique, jusqu’à la transe.

Je revois les soirées à jouer aux cartes, après la rupture du jeûne, je vois les djellabas sobres pour respecter le mois sacré, j’entends les mains qui battent au rythme de la musique andalouse, les tapis de prière qui s’étalent à l’appel du muezzin, je sens le goût de la datte et du lait parfumé qui précèdent le festin qui s’annonce.

J’entends les rires, je revois les voyages à onze entassés dans deux 205 qui se suivent, les pauses tajines dans les stations services, l’aumône du vendredi, les brushings invariables du dimanche, la neige d’Ifrane qu’on découvre pour la première fois, et les pleurs étouffés derrière les portes endeuillées.

Et tandis que cette musique me renvoie aux confins de l’âge tendre, je ne peux m’empêcher de me demander ce qui restera de cette enfance pour la génération à venir, nous les Meryem, Salma, Zineb, Mehdi et Youssef qui engendrons une génération de Rayane, Maïa, Yanis, Lila, pour les fondre dans la masse, pour qu’on n’écorche pas leurs prénoms, pour qu’une lettre de travers n’entrave pas leur futur. Et je ne peux m’empêcher de me demander si dans cette lettre, cette toute petite lettre au son rauque, ne venait pas justement se loger tous ces souvenirs à transmettre.