Créations, Texte court

Vous avez dit Naples ?

Naples m’a planté quelque chose dans le coeur. Instantanément. 

« Nous sommes les Africains de l’Europe ». C’est ainsi que les Napolitains se définissent, c’est ainsi qu’ils vous accueillent lorsque vous leur dites que vous avez grandi au Maroc. Et c’est vrai. N’auraient été les filles un peu moins vêtues, ou l’alcool servi dans les rues, je pourrais aisément me croire à Casablanca : Le linge pendant aux fenêtres, la circulation embouteillée, chaotique et sonore de klaxons et de cris à tout va, les grands-mères dont on prend soin, les embrassades à profusion. 

Je me sens à l’aise dans ce chaos permanent, dans cette cacophonie de voix, de klaxons et de gestes dans tous les sens. Naples est aussi la ville de mon premier voyage seule, vers l’inconnu, un saut dans le vide, un mince filet pour me retenir au cas où. La ville du lâcher prise. Pour une fois, je n’ai rien programmé, je suis venue chez des gens que je connais à peine, et je les ai laissés m’emporter avec joie dans leur flot, dans leur tourbillon, dans leur recherche de soi et du monde, dans leurs envies d’ici et d’ailleurs, dans leur courage de vivre leurs vies, chercher leurs vérités, dans leurs blessures, leurs faiblesses, et leur générosité sans faille. 

Naples, c’est de la musique à chaque coin de rue, des pavés de ruelles qui n’en finissent pas, des bâtisses colorées encore plus spectaculaires une fois que vous en avez dépassé le seuil, des effigies à Jésus et la Vierge Marie dans les endroits les plus improbables, plus d’églises que vous ne pouvez en compter, des litres de café très serré qui se boivent cul sec au comptoir, parfois à 2 heures du matin, agrémenté d’une liqueur. Naples, c’est des criques que vous ne soupçonnez pas, savamment abritées par une nature sauvage. C’est des chants écorchés, rauques, lointains, languis d’amour et de vin.

Naples n’est pas une belle ville au sens propre du terme, elle est plus que cela. Elle est vivante, de mille petits détails qui vous accrochent le regard, de mille saveurs qui vous accrochent le palais. Elle a une âme, chargée d’une histoire millénaire qui se déverse dans les rues, en même temps que son flot humain, tout en couleurs, odeurs, en voix et en chants. 

Naples est à la croisée des continents, des civilisations. Naples est à la croisée des chemins.

Naples m’a planté quelque chose dans le coeur. Instantanément. 

Chroniques, Livres

Léon L’Africain

Comment aborder cette chronique sans donner une place prépondérante au livre et à l’auteur qui m’ont donné l’envie d’écrire.

La première fois que mon père a mis « Léon l’Africain » entre mes mains, j’étais une pré-adolescente plongée dans les romans à l’eau de rose à la Danielle Steel. Je n’avais pas conscience du trésor qui s’y cachait, bien trop immature pour lui reconnaître sa valeur réelle. Je l’ai relégué au fond de mon armoire. Ce n’est que quelques années plus tard que je l’ai réellement lu, d’une traite. A ce jour, aucun livre n’arrive à détrôner cette merveille. 

A travers l’épopée de Hassan Al Wazzan, dit Léon l’Africain, vous marcherez dans les rues de Grenade, vous retiendrez votre souffle lorsqu’elle expirera le sien, en ce jour de Janvier 1492, mourant musulmane, se réveillant chrétienne lorsque les rois catholiques s’empareront du dernier bastion d’un empire arabe qui aura régné pendant près de 7 siècles sur la péninsule ibérique. Vous humerez les parfums de Fès, vous vous joindrez à des caravanes jusqu’à Tombouctou, siégerez avec les sultans, les esclaves, les califes, voguerez vers Constantinople à l’heure des combats entre les Ottomans et les Mamelouks, et converserez avec le Pape Léon X avant le sac de Rome par les troupes de Charles Quint. Vous apprenez sur l’histoire de homme autant que sur l’Histoire des empires qu’il traverse bien malgré lui, tous deux à la croisée des chemins, tous deux témoins de la chute de l’un et de la naissance de l’autre; destins imbriqués par les doigts magiques de l’auteur. 

Aucun faux pas. C’est beau, c’est tendre, comique par moments, et dur comme peuvent l’être les hommes et les moeurs du 15ème siècle.

Entre (très grandes) parenthèses, ce roman entérinera définitivement mon intérêt pour l’Histoire des hommes. Quelques lectures complémentaires plus tard m’amèneront à penser que la chute et le déclin de l’empire arabo-musulman coïncide étrangement avec l’avènement de la Renaissance, des Lumières et de la période faste de l’Occident. Là où pendant le moyen-âge occidental, les arabes n’ont cessé d’étendre leur empire, d’accumuler richesses et savoir. Et vice-versa. Avicenne, Averroès et Ibn Battouta, pour ne citer qu’eux, ont été, à quelques siècles près, les Colomb, les Michel Ange et les Erasme orientaux. Et il est très étrange d’assister ainsi à des civilisations qui se chassent, se pourchassent, se repoussent, s’ensuivent; qui connaissent la gloire et le déclin, tout comme il est flagrant de constater qu’aucune n’est foncièrement promise à la postérité, et qu’au mieux, elles seront condamnées à laisser des vestiges que des auteurs passionnés pourront romancer. Que tout n’est qu’une question de cycles se répétant à l’infini : une montée, un pic, un déclin. A quelques continents près, à quelques siècles près. Que la civilisation est étrangement à l’image de l’homme qui l’a fait naître et agoniser à coups d’épées, de sabres ou de révolution.

J’ai appris bien plus tard que Maalouf est maronite, donc nullement musulman. Il raconte pourtant les traditions musulmanes avec une précision dont je mesure aujourd’hui l’effort et l’intelligence. Il a emprunté une religion qui n’est pas la sienne et l’a restituée fidèlement, dans toute sa complexité, son usage de l’époque et la contradiction de ses fidèles. Cela n’en a que décuplé l’admiration que j’ai pour cet auteur intemporel, au talent mille fois confirmé, que j’ai eu la chance de rencontrer au détour d’une signature, il y a quelques années de cela, par une froide matinée de mars. Un échange furtif et balbutiant, comme peut l’être une rencontre entre une disciple intimidée et un maître idéalisé. 

Sous sa plume, la langue de Maalouf est un fruit qu’on épluche lentement, qui vous emplit la bouche et l’esprit d’un plaisir sucré. Un plaisir qui dure, qu’on a envie de faire durer, et qui nous laisse un vide silencieux et déférent lorsqu’on a tourné la dernière page.

Créations, Texte court

L’autre vie

Gagner correctement sa vie. Travailler d’arrache-pied, dépenser son argent en livraison repas parce qu’on n’a pas le temps de se faire à manger, en taxi, parce qu’on n’a pas le temps d’attendre le bus. Voir les saisons défiler, ou plutôt, ne pas les voir, se rendre compte un bon matin qu’il fait nuit en sortant de chez soi et que son manteau n’est pas assez chaud. Tiens, déjà l’automne ? Prendre un avion, puis un deuxième, connaître les lounges par cœur, connaître les aéroports par cœur, mais ne rien connaître du cœur des hommes. Les attentes pour avoir un wifi décent, j’attends des emails importants tu comprends ? Voir son compte en banque augmenter en même temps que diminuent le temps qu’on s’accorde, les pauses, les rires, les Noëls sans regarder les emails, sans vérifier la batterie de son portable.
Prendre deux semaines de vacances, se dire qu’on va déconnecter, dépenser une fortune pour aller loin, le plus loin possible, au soleil, et n’avoir qu’une envie : dormir, se reposer. Vérifier son téléphone quand même, allumer son ordi, se dire que le monde dépend de vous, prendre des coups de fil à 22h à cause du décalage horaire, sur un ferry, dans un métro, entrain de visiter une cathédrale. Revenir en ayant l’impression d’avoir ouvert un bureau en République Dominicaine.
S’approcher dangereusement du burn out, s’en relever en se disant attention pour la prochaine fois. Oublier.

Accumuler les lectures en attente, les sorties en suspens, les amis qu’on ira voir une prochaine fois, on a le temps de toutes façons, les films qui continuent de sortir, oui samedi prochain, peut-être, attends je vérifie mon agenda, non je ne peux pas, samedi dans un an ça te va ?

Se réveiller un jour, et avec un peu de chance, pas trop tard, se dire où sont passées les dix, quinze, vingt dernières années. Prendre un congé sabbatique. Abandonner ses réflexes de bureau, reconnecter avec la vie, reconnecter avec soi, rencontrer de nouvelles personnes, de nouvelles façons de vivre. Voir Paris comme on ne l’avait jamais vu avant. Se dire que Paris, au final, c’est vraiment beau quand on lève les yeux des trottoirs, quand on sort des couloirs infinis du métro. Prendre le temps, ne plus être pressé, ne plus courir derrière un bus, un contrat ou une promotion. Ne plus pester parce que le train est en retard. Pas grave, j’ai le temps. Avoir envie d’une garde robe plus claire, plus déjantée, exit les tailleurs. Aller au cinéma à 15h de l’après-midi. Partir en week end de mardi à jeudi. Se lever un matin pour voir l’aurore qui se lève. Se lever un matin pour voir l’été qui se lève. Se lever un matin, avoir envie de mer, prendre le premier train, pas de retour, on verra, j’ai le temps. Voir son compte en banque diminuer en même temps qu’augmentent le temps qu’on s’accorde, les pauses, les rires, les envies d’ailleurs. Sourire aux gens, et avoir des sourires en retour. S’entendre dire par de parfaits inconnus « Vous avez une belle âme, Mademoiselle ». Dire à de parfaits inconnus « Et que la paix soit sur vous également Monsieur ». Avoir conscience du temps qui coule, de sa finitude. Avoir une envie furieuse de vivre. Prendre son stylo, écrire la première ligne puis la deuxième. Lancer un site web. En quête de sens.

Et tout recommencer.

Chroniques, Expos

Picasso Bleu et Rose

Exposition Picasso, bleu et rose, Musée d’Orsay – jusqu’au 6 janvier 2019

J’ai mis du temps à écrire cette chronique tellement il me semblait vital de restituer les impressions le plus fidèlement possible, mais il est temps que j’admette que c’est peine perdue.

Ce sont les plus grandes œuvres qui nous laissent étrangement le plus à court de mots. Parce qu’elles font appel à nos sens les plus abstraits, interpellent ce qu’il y a de plus intime en nous. Parce que, si elles pouvaient user des mots, elles n’auraient pas recours à la peinture. Parce que les mots ne permettent pas autant de palettes, ne contiennent pas autant de nuances. Parce que si un mot compte dix synonymes limités par sa langue aux frontières définies, la couleur en compte mille, et la seule frontière qu’elle connaît est terrestre pour l’instant. Alors, plus que de vous parler des tableaux, que je vous invite à aller voir, voir par vous-mêmes l’effet que cela produit sur vous, je m’évertuerai à parler ici du parcours de l’artiste, tel qu’il m’a été donné de le percevoir et de le ressentir. Je tiens donc à préciser, dans un souci d’honnêteté intellectuelle, que si les faits historiques que je relate ici sont avérés, les tournants et pensées que j’attribue à Picasso ne sont que des associations de ma propre lecture face à ses toiles.

La collection temporaire présentée au Musée d’Orsay retrace les débuts de Picasso, entre 1900 et 1906. Avant d’être le grand maître du cubisme, Picasso, né Pablo Ruiz à la fin du 19ème siècle, est un jeune homme qui se cherche. A la lumière de ses aînés, et parfois dans leur ombre, il tâtonne. Au début du 20ème, l’éphémère est roi. Un courant en chasse un autre, passions nomades des artistes qui font et défont les mouvements d’un coup de pinceau. Et Picasso, me semble-t-il, se laisse volontiers porter par ces vents artistiques. Mais n’est-ce pas là la définition-même de la jeunesse ? Ne pas choisir, et tout choisir en même temps ? Ne renoncer à rien ? Et effectivement, entre Paris et Barcelone, il ne choisit pas. Tout comme ces courants qui vont et viennent, Picasso laisse son pinceau déambuler, de couleur en couleur, de ville en ville. Il côtoie les artistes de sa génération, s’essaye au fauvisme, emprunte aux aînés leur palette, et leur rend hommage par plusieurs menus clins d’œil.

Mais à l’aube de sa vingtaine, la mort se rappelle à lui de la façon la plus brutale qui soit, lorsque son ami Casagemas, avec lequel il partageait un modeste atelier à Paris, met un terme à sa jeune vie ; et, conséquence de son geste funeste, à l’insouciance du pinceau de Picasso. Il y aura un avant et un après. La phase bleue éclot dans la douleur, prend vie dans la mort. Comme pour défier le déni, comme pour affronter la mort, s’en défendre, la dompter peut-être, il la dessine. Plusieurs fois, son ami est représenté sur son lit funèbre, le coup fatal du revolver bien visible, noirci de sang sur la tempe. Il ne s’arrêtera pas là. Il peint la mort sur le visage des femmes déformé par la douleur et la maladie. Il la dessine sur les traits d’hommes hurlant un désespoir silencieux. Il fera du bleu la couleur du chagrin, froide comme ses nuits, oppressante comme ses jours où le soleil ne brille plus.

« La vie », œuvre magistrale peinte en 1903, clôturera cette période. Comme pour effacer sa jeunesse, ou l’enfouir, il la superpose au tableau « Derniers moments », qui a été consacré à l’exposition universelle trois ans plus tôt. La toile originale n’existera plus que dans sa mémoire.

“La vie” mai 1903

La transition s’opère lentement, on voit la palette monochromatique du bleu qui lutte, puis s’efface timidement en faveur du rose et ocre, lesquels finissent par prendre tout l’espace dans le cœur du peintre et sur les sujets qu’il dessine.

La période rose se caractérise principalement par le nu féminin. Sur ses toiles, ses modèles redressent un regard espiègle. Elles ne courbent plus l’échine face à l’adversité et la misère. Elles sont tout en formes et en courbes, et rappellent étrangement les œuvres de Gauguin. Trois ans plus tard, en 1909, Picasso révolutionnera le monde artistique en inventant le cubisme, et les périodes bleue et rose, enchevêtrées, complémentaires, ne seront plus connues que des amateurs d’art et connaisseurs du peintre.

Oserais-je dire ici que les tableaux qui m’ont le plus marquée sont ceux de la période bleue ? Car lorsque Picasso peint en ocre et rose, se dégage de ses toiles cette monotonie de ceux qui coulent des jours résignés. Et pour cause, elles ont été peintes dans ces montagnes des Pyrénées espagnoles où il s’est retiré quelques mois, qu’il redécouvre, et auxquelles il emprunte les couleurs paisibles.

Le bonheur est-il fade ? Nous rend-il stérile de toute création ? Par extension, et pour ne citer qu’eux, les œuvres de Dostoïevski auraient-elles survécu sans le caractère torturé de leur auteur ? Les aurait-il même écrites ? Et celles de Kafka, auraient-elles traversé les continents si elles n’avaient été dictées par l’âme sombre du Tchèque ? Allez savoir…

Il y a du bleu en chacun de nous. Certains le taisent. D’autres l’écrivent. Picasso, lui, l’a peint.

Citations

L’art et rien que l’art, nous avons l’art pour ne point mourir de la vérité

Nietzsche

Créations, Texte court

Yasmine

Elle était là, belle, grande, gracieuse. Elle dansait au milieu des tables, virevoltait, ondulait sous un nuage de voiles d’ivoire. Elle semblait sortir tout droit d’un conte de Shéhérazade, qui, chaque soir, pendant mille et une nuits où elle défiait la mort, a tenu son époux suspendu aux contes qu’elle inventait. Et lui, l’homme d’occident, lui, l’homme à la peau blanche, aux yeux d’un bleu qui n’existait pas dans les contrées qu’il foulait, n’avait de cesse de la regarder se déhancher, sensuellement, au gré des tam-tam des musiciens. Chaque geste, chaque mouvement était un hymne à la beauté, une invitation à la terre promise. Sa chevelure et ses voiles voltigeaient, portés par leur propre vent. Il maudissait ces yeux d’hommes qui la regardaient, qui la dénudaient, qui l’imaginaient déjà dans leurs lits. Lui, il avait un autre regard sur elle ; un regard pieux, un regard d’amant éperdu, noyé dans les contes où elle ne dansait que pour lui. Il n’osait plus la contempler, le feu qui lui brûlait les veines lorsque ses yeux se posaient sur ses courbes lui était insupportable. Et pourtant, il ne pouvait s’empêcher de venir chaque soir en ce lieu tamisé, où l’odeur de l’encens savamment mélangé semblait embrumer l’esprit et exacerber les sens. Plus que le vin dans sa coupe, c’est d’elle qu’il s’enivrait, de ses gestes, du mouvement de ses courbes qui épousait parfaitement chaque note de musique. Il l’aimait sans la connaître, se languissait d’elle alors que son prénom même lui était inconnu. Dieu, ce qu’il donnerait pour un regard. Aux dernières notes entamées, alors qu’il pensait son salut proche, il s’efforça encore une fois de se persuader que son obsession devait cesser. Mais lorsque, brûlé par son désir, il chercha quelque refuge dans sa boisson, il sut que cette terre d’orient allait l’accueillir pour bien longtemps encore.

Chroniques, Livres

Titus n’aimait pas Bérénice – Nathalie Azoulai

Cela faisait longtemps qu’un livre ne m’avait demandé autant d’allers-retours vers un dictionnaire pour chercher la signification de tel ou tel mot (vous avez déjà utilisé « tautologie » au détour d’une phrase vous ?!). Et cela fait du bien, c’est vrai, même s’il m’a donné parfois l’impression d’avoir été écrit pour un public averti, déjà familier du Paris du 17ème, des notions de poésie et de la culture gréco-romaine.  

On a reproché à Racine sa grammaire et sa syntaxe moyennement rigoureuse selon les normes de l’époque. Je ne peux m’empêcher de me demander si l’auteure n’a pas cherché à imiter son illustre prédécesseur (sans grand succès toutefois, n’est pas Racine qui veut) : certaines tournures demandent à être relues (et relues encore !) pour bien les saisir. Le verbe n’est pas à sa place habituelle, le complément d’objet fait des acrobaties et on se retrouve à essayer de reconstituer la phrase originelle pour bien la comprendre. J’avoue avoir baissé les bras certaines fois. On s’attend à un roman entremêlé de références à l’oeuvre de Racine, on se retrouve assez vite avec une biographie du dramaturge entrecoupée de (trop peu) retours vers le roman. Le lien ? La douleur de la narratrice qui cherche refuge dans les oeuvres de Racine, qui se dissout dans celle de Bérénice, quittée, comme elle, deux millénaires plus tôt, en faveur du devoir, d’un amour plus grand encore. On est donc emmené abruptement d’un monde à l’autre, d’un siècle à l’autre, sans transition. On attend la suite de l’histoire de la narratrice, on finit par l’oublier, on se plonge dans celle de Racine, et puis sans prévenir, on se surprend à revenir quelques pages en arrière pour bien s’assurer que non, il n’y avait effectivement pas de téléphone portable en 1667. Pour le moins perturbant. La structure du récit fait cruellement défaut, on a l’impression d’avoir entre les mains un pavé brut, écrit d’une traite, peut-être sur une pulsion. 

Alors, me demanderez-vous après cette introduction peu glorieuse, pourquoi s’acharner ? Pour le récit de la vie de Racine. Et si je la soupçonne d’être fortement romancée, elle mérite toutefois le détour. Vous plongez dans cette France du 17ème siècle, si proche dans le temps et si lointaine de culture et de moeurs, où la galanterie revêt une notion autre que celle qu’on lui prête aujourd’hui, et où l’on pouvait recevoir une rente pour déclamer des vers à la gloire du roi. Orphelin très tôt, élevé par les hommes d’église, il est de cet époque où lire Virgile était un péché entre les murs de la paroisse; et plus d’une fois, lorsqu’il était découvert, les livres des auteurs grecs qu’il lisait en secret finissaient au bûcher. Il fait de Didon le socle, l’héroïne de sa propre vie, elle inspirera celles de ses oeuvres. Il se hisse rapidement par sa plume et sa malice vers les plus hautes sphères sociales. N’ayant pas le bénéfice du « bien né », il développe tout aussi rapidement le besoin viscéral d’écraser ses contemporains (Corneille et Molière en auraient fait les frais), au prix d’intrigues et de trahisons les plus viles.

Quelle est la part de réalité là-dedans ? Quelle est la part de fantasme ? A-t-il été réellement cet homme, mégalomane, pétri de jalousies, cruel parfois, ne supportant pas l’idée de ne pas être l’unique, le seul, le plus grand ? Ses oeuvres et ses actions ont elles été réellement la conséquence de son ballotement entre la piété des hommes de son enfance et la vie de cour ? Et à travers le prix Médicis qu’a reçu ce roman, que récompense-t-on au final ? Une biographie ? La grandeur de la France du 17ème ? Une élite qui a accès au savoir ? Un roman non terminé ? Car, si j’ai applaudi l’idée de départ, ce parallèle entre la narratrice et les oeuvres de Racine, je déplore une fois la lecture achevée qu’il n’ait pas été plus approfondi. Le lien, qui aurait concentré pour moi la grande prouesse de ce récit, est malheureusement trop infime, parfois compliqué à deviner, voire à trouver, et il peut être rompu rapidement, pour peu que le lecteur se lasse des froufrous du 17ème. 

Malgré tout, j’ai aimé car j’ai appris. Eus-je été en sus conquise par la pensée, j’aurais adoré. 

Créations, Texte court

Adieu, comme ils disent…

Très cher Charles, 

Magicien de mon enfance, je me rappelle de l’auto-radio crachotant ta voix altière et grave, tes mélodies entraînantes ou mélancoliques, tandis qu’avec mes parents nous roulions chaque week end vers Casablanca, dans une vieille R5 récalcitrante. Je vous parle d’un temps où on chantait à tue tête, quatre voix mélangées, deux générations reprenant cette France bohème qui nous était tout autant inconnue que les femmes que tu chantais. Hier encore, on reprenait en playback avec mon frère, devant nos parents amusés, cette chanson qui manquait de nous étouffer de rire à chaque fois qu’on prononçait le juron de son titre. 

Souvent tu chantais l’amour et sa lassitude inévitable, le temps qui passe en charriant dans sa course sa jeunesse et son insouciance. Et ce n’est qu’adulte aujourd’hui que je mesure la justesse de ces choses de la vie que tu mettais habilement en notes et en mots, et dont, enfant, je ne retenais que le solfège parfois un peu triste.

Jeune, tu as connu la vie de bohème, entourés de tes amis, les comédiens et les chanteurs. Tu racontes la passion à ses débuts, lorsqu’elle est capable du mieux, du pire, de mourir d’aimer. Tu la racontes avant qu’elle ne se délite et qu’elle ne se transforme en habitude alarmante, faite de bigoudis et de peignoirs mal fermés.

Malgré ce jour où tu t’es fendu d’un commentaire malheureux, t’es tu laissé aller à l’appel de la polémique? Et lorsque tu vouais une femme à l’Elysée, un jour de grâce disais-tu, pensais-tu réellement à celle qui n’aurait pas voulu de nos noms dans les rues de France ? Non je ne le pense pas. Et au fond, peu importe, ce n’est pas ce que je retiendrai de toi.

De mon enfance à la femme que je suis à présent, tu es de ceux qui m’ont accompagnée, sans le savoir, à chaque moment important de ma vie. Pendant mon adolescence psychologiquement acnéique, lorsque je reprenais tes textes devant la glace, unique spectatrice de mes envolées vocales, et que je me voyais déjà déclamant ma propre prose devant la foule. Ou lorsque mon père m’a accompagnée, par certaines joies de la vie, vers l’homme de mon choix, car c’est ta chanson que nous fredonnions lui et moi en silence, c’est ta voix qui coulait dans nos coeurs en lieu et place des larmes émues que nous nous efforcions de retenir. 

Il faut savoir te laisser partir et Dieu qu’il peut être dur de dire au revoir à nos aînés, et pourtant il le faut, n’est-ce pas. 

Non je n’ai rien oublié de tes mots, qui résonnent aujourd’hui, qui résonneront demain. Et même si le temps, cet ennemi impitoyable que tu as tant chanté, a fini par l’emporter, et que tu t’es incliné comme tant d’autres avant toi à sa funeste destinée, tu auras réussi le coup de maître d’entrer au panthéon de la postérité et du souvenir. Alors je t’envoie mes prières au pays des merveilles où tu reposes désormais. Et dans cette langue que tu chéris, que tu as chanté parfois, je te dis : “Farewell, formidable Charles”.

Citations

Beaucoup de folie est, à l’oeil sensible, le sens le plus divin

Emily Dickinson

Créations, Poésie

Versification juvénile

Et sur nos âmes Tu as posé ta sagesse bienveillante
Pendant que le poison de l’envie décimait leurs cœurs
Tentant de détruire notre fierté ils bâtissaient notre grandeur
Ils ont fait de la haine une maîtresse languissante

Alors qu’à leurs yeux obscurcis leurs épées paraissent acier
Devant notre foi, elles n’étaient plus que poussière
Et croyant faire jaillir notre sang ils ont vu éclater la lumière
Perfides, « cette vérité n’est pas la nôtre » ont-ils blasphémé

Dans une coupe en or ils croyaient savourer nos larmes
Malheureux ! ils goûtaient là leur propre amertume
Sans savoir qu’ils nous offraient l’encre de nos plumes
Et renforçaient ainsi la plus puissante de nos armes

Pauvres fous, ne voient-ils pas, prisonniers de leur haine
Que leur chant de guerre se noie dans l’horizon lointain
Croyant nous combattre de leurs sombres desseins
Ils nourrissent sans relâche le mal qui les gangrène

Je Te rends mille grâces, notre force retrouvée
Détournera nos pas de leurs champs de bataille
Et nous grandirons forts d’un amour sans faille
Vers les hautes cimes de notre foi immaculée