Créations, Texte court

Viens, prends ma main que je t’emmène…

… dans mes souvenirs, dans ces endroits où j’ai grandi, dans ces rues bercées par les odeurs d’orangers et de jasmin, dans ces océans qui n’en finissent pas.

Tu les vois toi aussi ? Ces enfants ? Comme eux, petits, nous autres cousins étions constamment fourrés les uns chez les autres. Si nos parents nous surveillaient, ils le faisaient discrètement, notre liberté nous semblait uniquement délimitée par l’horizon indéfini où le ciel se confondait avec la mer.

Je me souviens des rosiers que mon grand-père entretenait religieusement, l’odeur du pain qui cuit au four, le soleil qui baignait nos chambres de sa chaleur matinale. Tiens, regarde cette fleur rouge. C’est un hibiscus, il en fleurissait partout dans le jardin de mes grands-parents, je me souviens que le pollen laissait des traces jaunes pendant plusieurs heures sur nos mains d’enfant. Je me souviens de l’odeur de l’herbe fraîchement taillée, des orangers, des citronniers. Je me souviens des courses à n’en plus finir dans le jardin qui paraissait immense à nos yeux d’enfants, jardins où on cueillait les nèfles à mains nues ; où les bougainvilliers recouvraient les façades blanchies et râpeuses, protecteurs silencieux de l’intimité des habitants.

Chroniques, Livres

Rencontre avec Sarah Chiche “Les enténébrés”

Sarah Chiche a la tête de la bonne copine. Celle avec qui on a envie de refaire le monde et le défaire. Elle aura toujours le bon mot, le beau mot.
Psychanalyste, psychologue et écrivain, son visage vous donne tantôt à voir une gravité de celles qui ont entendu toutes les vérités du monde, ou un sourire jusque dans ses yeux qui s’étirent, se referment sur des pupilles bleues. Un regard qui dévoile ou retient à dessein. Une dualité qu’elle entretient peut-être. Son sourire n’illumine pas que son visage, il ricoche sur chaque mur, sur chaque livre de la librairie où a lieu la rencontre, et vient vous trouver sur votre chaise.

Dans son dernier roman « les enténébrés », son héroïne s’appelle Sarah, comme elle. Chiche comme elle. Elle est psychologue, a un enfant, toujours comme elle. Elle se défend pourtant que son roman soit une auto-fiction et soutient mordicus qu’elle veut qu’il soit lu et entendu pour que chacun puisse s’y reconnaître et aller de ses propres projections, fantasmes ou associations.

Mais peut-on réellement écrire sans y mettre une part de soi ? A fortiori lorsque l’on nomme l’héroïne de son personnage de son nom ? Elle seule le sait. Et quelque part, tant mieux si elle souhaite garder le mystère.

Ses livres fétiches ? Le livre de l’intranquillité de Fernando Pessoa et l’homme sans qualités (Tome 2 précise-t-elle) de Robert Musil. Son film fétiche : un titre que je n’ai pas retenu d’un réalisateur Japonais que je n’ai pas retenu (Sarah, si tu me lis…).

Ses goûts, à l’image de son personnage (réel cette fois) détonnent, rajoutent à cette chose un peu mystique qui l’auréole et que je ne saurais nommer avec exactitude. Ses silences ont quelque chose de vibrant. Oserais-je même utiliser le mot « violent » ?

Quant au roman, je n’en suis qu’à la moitié, et tant de choses à en dire. Je vous en parle très vite.

Un grand merci à la librairie Delamain que j’ai découverte à cette occasion avec ravissement, et à ses libraires passionnés qui m’ont fait me rappeler à quel point le monde livresque est infini.

Chroniques, Livres, Théâtre

Edmond

Je m’insurge, je m’indigne.

Et si je m’autorise une rime malheureuse, je persiste et je signe : Edmond de Rostand ne peut en aucun cas être ce personnage simplet, faible, tremblotant, à qui l’idée de la génialissime pièce Cyrano lui serait venue comme ça, en ne faisant que retranscrire bêtement les amourettes de son compagnon de beuverie. Parce que si vous vous fiez à la pièce de Michalik et au film qui en découle, c’est ainsi qu’il est présenté.

L’idée a pourtant du mérite, celle de remettre un auteur injustement oublié sur le devant de la scène (si on vous dit Cyrano, vous penserez probablement à un célèbre nez, si on vous dit Rostand, vous serez en droit de vous demander si ce n’est pas le nom d’un village français). Mais quel gâchis. Il est dépeint sur scène et à l’écran comme un jeune homme fade, balbutiant, s’excusant presque d’exister, raillé par ses pairs, effacé, efforcé, aussi profond qu’une flaque d’eau en période de sécheresse, mari insipide, père peinant à imposer son autorité à des enfants qui le fuient.

Non, c’est absurde.

Créations, Texte court

Il y a dix ans (10 years challenge)

Il y a dix ans.

J’en avais vingt-quatre. La boucle rebelle et le cœur encore incertain. A vingt-quatre ans, j’étais sauvage, de ce quelque chose qui grondait mais que je savais faire taire à coups de mauvaise conscience et de «étudie, travaille, construis. Tu auras tout le temps pour te poser des questions».

A vingt-quatre ans, on ne sait pas encore à quel point « tout le temps » passe vite.

A vingt-quatre ans, les seules rides qu’on connaît sont celles que créent un sourire sur nos lèvres ou le sillon d’une larme sur nos joues.

A vingt-quatre ans, les matins ont des goûts d’éternité et les nuits taisent les tracas de nos jours.

A vingt-quatre ans, l’insouciance et l’angoisse se tiennent par la main. Nos failles sont infinies, nos vérités féroces et nos certitudes entêtées.

A vingt-quatre ans, on se croit libre de tout serment.

A vingt-quatre ans, le temps est vertige.

A vingt-quatre ans, les passions sont éternelles.

A vingt-quatre ans, on se cherche. On se trouve rarement.

A trente-quatre ans, on se trouve enfin.

Chroniques, Livres

ça raconte Sarah

Ça raconte Sarah.
Ça raconte une soirée froide de novembre.

Ça raconte une lecture, puis une rencontre à la maison de la poésie.

Ça raconte une auteure pleine de jeunesse, une plume mordante, étrangement mature, de celles qui ont déjà vécu plusieurs vies.

Ça raconte ce lien qu’on appelle parfois amour, celui qui entaille jusque dans la chair, qui brûle jusqu’à la moelle, qui accapare le corps et l’âme, qui entre dans nos vies avec perte et fracas. Celui qui saccade le souffle jusqu’à ce que le souffle faiblisse, celui qui essore la raison, celui que la survie vous sommerait de fuir.

Ça raconte un souffle qui se suspend, des pages qu’on arrête de tourner.

Ça raconte l’essentiel.

L’auteure, pendant l’entretien sur scène, s’étonne modestement du succès de son roman, arguant qu’il n’y a rien dedans (Entendez : il n’y pas d’intrigue). Je trouve au contraire qu’il y a tout.

Chroniques, Livres

Le sphinx rouge – Alexandre Dumas

Dans la série romans historiques français, Alexandre Dumas règne indubitablement en maître.
Étant entré depuis longtemps au panthéon de la culture française, ses romans sont normalement libres de droit et par conséquent gratuits à tous. J’ai donc hésité longuement avant d’acquérir ce roman inédit à 16€, me demandant si ce n’était pas là une stratégie marketing des plus viles pour pousser les lecteurs à mettre inutilement la main à la poche.
Si je n’ai pas le fin mot de l’histoire, je sais que mes 16€ n’ont pas été vains. Alexandre Dumas publiait à l’époque un roman sous forme de feuilleton. Un chapitre apparaissait donc à une certaine fréquence sur tel ou tel journal. Et comme nous l’explique la préface, il s’est agi là de retrouver, d’ordonner, d’expliquer les chapitres, y ajouter notes et contextes pour une meilleure compréhension du lecteur, et même y faire glisser des chapitres inédits qui n’étaient pas destinés à la publication.

XVIIème siècle. Lorsque Paris se bornait à quelques quartiers et que le Louvre était la demeure du Roi de France. Nous sommes un siècle avant la cour de Versailles de Louis XIV, deux siècles avant Robespierre et la révolution française.
Le dix-septième siècle verra éclore Corneille, Racine et Molière, mais nous n’en sommes pas encore là. Il est question ici de faire lumière sur un cardinal qui a dirigé la France d’une main de fer. Oui, un cardinal, pas le roi.

Chroniques, Livres, Théâtre

Plaidoiries – Livre et Pièce de Théâtre

Lorsque les prétoires rencontrent l’histoire, lorsque l’histoire se fait et se défait sur un réquisitoire ou une plaidoirie, par la seule force du verbe.

Je doute que ce livre fût un jour porté à mon attention sans la pièce qu’il a inspirée. Ce n’est qu’en sortant de celle-ci, avec encore dans la tête les mots des anciens portés par le jeu de Richard Berry, que j’ai été amenée à découvrir ce recueil, poignant témoignage de ce que la France a pu compter de procès dans la seconde moitié du XXème siècle. Des hommes et des femmes, certains inconnus, certains ont fléchi le destin de la France. Ils ont tous été appelés à la barre, et jugés. Ces histoires, vous en avez entendu parler, d’une oreille distraite à la radio de votre voiture ou devant votre café du matin. Vous vous êtes exclamés, peut-être avez-vous-même grimacé une moue dégoûtée à l’entente des chefs d’accusions, mais vous n’avez jamais réellement imaginé, rien su des batailles qui ont eu lieu à huis clos, dans la froideur des cours d’assise, à coups de verbe et d’apostrophe, pour rendre l’humanité à ceux qui ont commis (ou pas), l’irréparable. L’indéfendable.

Car il s’agit bien de cela, défendre l’indéfendable, l’insoutenable. Trouver l’audace de défier l’opinion publique déjà acquise à l’accusation. Se faire la voix de présumés coupables de l’atroce, tenter de les rendre humains aux yeux qui les jugent. Défendre aussi ce qui nous semble aujourd’hui acquis, comme le droit pour les femmes de disposer de leurs corps. Fléchir le destin d’un homme et parfois avec lui, celle d’une nation, par la seule force de mots.

C’est donc dans leurs histoires que vous plongerez, par le travail admirable de Matthieu Aaron, journaliste et auteur de ce recueil.

Il n’y a pas de morale, juste des avocats et des accusés, liés par l’indéfectible lien du verbe et de la loi. Et un grand mérite revient à ces porteurs de la loi, de quelque bord qu’ils se réclament, car ils portent entre leurs mains le fardeau lourd et faillible de la justice des hommes

J’ai frissonné il est vrai, j’ai été transportée dans ces cours d’assises de Bordeaux, de Marseille ou de Paris. Il m’a même semblé voir les robes et entendre les voix sourdes des avocats.

Et ces questions qui demeurent : peut-on condamner ou acquitter, peut-on juger de façon neutre en faisant fi des passions qui nous animent ? En faisant fi de qui nous sommes et de nos croyances ? La justice des hommes est-elle réellement aveugle quand il s’agit de décider du destin d’un semblable ?

Parfois, les mots des auteurs parlent d’eux-mêmes. Y rattacher les miens me semble au mieux inutile, au pire injurieux. Alors, et sans mauvais jeu de mots, je vous invite à découvrir et à juger par vous-mêmes, sur scène ou en lecture, ce témoignage vibrant de la justice humaine. 

Chroniques, Expos

“Quelque part dans le désert” Ron Amir

Exposition au musée d’art moderne de la ville de Paris.

Quand l’art se met au service de l’humain.

Une exposition bouleversante sur les réfugiés africains, tentant d’accéder à une vie meilleure en Israël. Il n’y a malheureusement pas foule, contrairement à la salle adjacente où les visiteurs se bousculent pour admirer les toiles de Zao Wou Ki (non moins spectaculaires). Mais cela dit quelque chose de notre capacité à dénier la détresse, à refuser de la voir étalée sous nos yeux et sur le seuil de nos maisons.

Point de visages sur ces photographies. Mais des objets, un désert rendu salon par-ci, cuisine par-là, par la création de ces hommes et femmes qui voient en des simples pierres une possibilité de délimiter une mosquée de fortune, ou en des boîtes de conserves de quoi faire des haltères pour une salle de sport sommaire. L’instinct de survie démultiplie la débrouillardise et la créativité.

Et quelques calligraphies, écrites avec peine pour garder une trace de leur passage. Car les hommes oublient, contrairement à la terre qui se souvient.

Point de misère. Il y a là quelque chose qui s’accroche à la vie, qui veut y croire. Un silence dans le désert qui crie au monde entier qu’ils sont là. Et qu’avant d’être réfugiés, il s’agit avant tout de femmes et d’hommes en quête d’une dignité qui leur a été arrachée.

Extrait de la présentation de l’exposition :

Né en 1973, Ron Amir est une figure singulière de la scène photographique israélienne.

« Quelque part dans le désert » est un ensemble de trente photographies réalisées entre 2014 et 2018 à Holot, un centre de rétention situé dans le désert de Néguev, au sud d’Israël. Ces migrants qui avaient fui leur pays pour échapper à la terreur et à l’oppression n’étaient pas autorisés à vivre ou travailler légalement en Israël. Malgré ces règles strictes, ils pouvaient sortir du camp à condition d’y revenir le soir.

Créations, Texte court

Diptyque

Je suis de cette génération née du bon côté de l’Afrique, du bon côté de la rue, du bon côté de l’échelle sociale, qui a le nom qu’il faut et les outils qu’il faut pour être armée avant même d’en connaître la signification. Cette génération qui pourrait traverser les frontières, avoir mille vies, qui a tous les choix mais ne veut renoncer à aucun. Je suis de celles et ceux qui, sans le vouloir, ont hérité d’un passé lourd, riche, et dont on a façonné le futur avant même d’avoir vu le jour.
Je fais partie de la dernière génération qui aura connu des fêtes de mariage, d’aïd, de rupture de jeûne où le traiteur n’existait pas, où les femmes s’affairaient en habits traditionnels pendant des jours, dans la bonne humeur, les blagues dont elles seules connaissent le secret, des fêtes où pendant des jours et des nuits, les maisons ne désemplissaient pas d’invités, où on dormait sur des matelas à même le sol par dizaines, dans les immenses salons marocains, où les adultes jouaient toute la nuit aux cartes, que le thé coulait à flot. Cette génération qui aura connu des grands parents qu’on appelait milala, mima ou basidi, dont certains portaient des turbans, qu’on a toujours connus en djellaba ou en kamis long, qui aura connu les Aïd el Kebir dans les patios où on raclait le sang du mouton, où nos oncles faisaient devant nos yeux les saucisses, où ça sentait le mouton grillé pendant des jours entiers. 

N’en déplaise à certains, si vous me demandez de me définir, je vous répondrai que je me sens profondément marocaine. Non par religion, épargnons-nous les amalgames inutiles, mais par culture. J’ai pourtant les mêmes frissons lorsque j’écoute Piaf, Aznavour ou Brel, que lorsque j’écoute les Qsidas marocaines. Les auteurs qui m’ont le plus inspirée sont pourtant Baudelaire, Maupassant et Hugo. Mes livres de chevet ne contiennent pourtant pas une lettre d’arabe.
Mais quelque chose, quelque chose d’à peine perceptible, de viscéral, d’ancré, d’invisible, me relie à cette culture que je proclame mienne, que je revendique de chacun de mes pores, que je rejette parfois, qui m’émeut, m’exaspère, me fait pester, m’arrache des larmes de désespoir ou de joie. Tous ceux qui auront connu l’exil, voulu ou forcé, sauront de quoi je parle. 
Il y a des odeurs qui ne trompent pas, des sensations qui vous prennent au corps et à la gorge. L’Atlantique a beau être géographiquement le même à New York, Porto ou Casablanca, le bleu de son océan n’est pas aussi bleu, les vagues n’ont pas le même goût salé, le sable n’a pas la même texture, les couchers de soleil ne sont pas aussi puissants de couleurs et de férocité.
Je suis pourtant de celles à qui une vie ne suffirait pas pour voyager le monde, mais quelque chose d’à la fois imperceptible et fort me retient à ces terres, comme une ancre qui amarre solidement un bateau à son port. 

Je fête Noël pourtant, je vis à Paris pourtant, choix non choisi, choix forcé, choix voulu. Et j’aime la France autant qu’on peut aimer une mère d’adoption. J’aime la France car elle m’a donné la langue dans laquelle je m’exprime, car elle m’a offert une liberté de pensée à laquelle je n’avais pas accès, car elle m’a offert mon mari, un homme merveilleux qui a grandi en son sein. Et je peste souvent, mon coeur saigne souvent des actualités qui déchaînent le Maroc, tressaute de joie et de fierté à certaines avancées, pleure de chagrin ou de crainte pour son salut, mais je m’astreins à un silence d’exilée, car qui suis-je, moi qui vis loin, moi qui suis partie sous un ciel plus gris mais plus éclairé, moi qui ai choisi la liberté de pensée et de mouvement sans compromission, qui suis-je pour porter un jugement ou me fendre d’une exclamation, quand je ne suis pas sur place pour les défendre et porter les armes contre celles et ceux qui veulent obscurcir le pays du soleil. 

Mais je reste l’enfant du pays, et rêve que de mon vivant, je puisse le voir grandi de ses mille beautés, enfin dégagé de ses mille contradictions. Je rêve que de mon vivant, je puisse voir la génération à venir s’y épanouir sans avoir à s’exiler sous des cieux certes plus libres, mais qui n’en demeurent pas moins des cieux étrangers.

Citations

Et si quelquefois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé, vous vous réveillez, l’ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge; à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est. Et le vent, la vague, l’étoile, l’oiseau, l’horloge, vous répondront, il est l’heure de s’enivrer ; pour ne pas être les esclaves martyrisés du temps, enivrez-vous, enivrez-vous sans cesse de vin, de poésie, de vertu, à votre guise.

Charles Baudelaire