Chroniques, Livres

Léon L’Africain

Comment aborder cette chronique sans donner une place prépondérante au livre et à l’auteur qui m’ont donné l’envie d’écrire.

La première fois que mon père a mis « Léon l’Africain » entre mes mains, j’étais une pré-adolescente plongée dans les romans à l’eau de rose à la Danielle Steel. Je n’avais pas conscience du trésor qui s’y cachait, bien trop immature pour lui reconnaître sa valeur réelle. Je l’ai relégué au fond de mon armoire. Ce n’est que quelques années plus tard que je l’ai réellement lu, d’une traite. A ce jour, aucun livre n’arrive à détrôner cette merveille. 

A travers l’épopée de Hassan Al Wazzan, dit Léon l’Africain, vous marcherez dans les rues de Grenade, vous retiendrez votre souffle lorsqu’elle expirera le sien, en ce jour de Janvier 1492, mourant musulmane, se réveillant chrétienne lorsque les rois catholiques s’empareront du dernier bastion d’un empire arabe qui aura régné pendant près de 7 siècles sur la péninsule ibérique. Vous humerez les parfums de Fès, vous vous joindrez à des caravanes jusqu’à Tombouctou, siégerez avec les sultans, les esclaves, les califes, voguerez vers Constantinople à l’heure des combats entre les Ottomans et les Mamelouks, et converserez avec le Pape Léon X avant le sac de Rome par les troupes de Charles Quint. Vous apprenez sur l’histoire de homme autant que sur l’Histoire des empires qu’il traverse bien malgré lui, tous deux à la croisée des chemins, tous deux témoins de la chute de l’un et de la naissance de l’autre; destins imbriqués par les doigts magiques de l’auteur. 

Aucun faux pas. C’est beau, c’est tendre, comique par moments, et dur comme peuvent l’être les hommes et les moeurs du 15ème siècle.

Entre (très grandes) parenthèses, ce roman entérinera définitivement mon intérêt pour l’Histoire des hommes. Quelques lectures complémentaires plus tard m’amèneront à penser que la chute et le déclin de l’empire arabo-musulman coïncide étrangement avec l’avènement de la Renaissance, des Lumières et de la période faste de l’Occident. Là où pendant le moyen-âge occidental, les arabes n’ont cessé d’étendre leur empire, d’accumuler richesses et savoir. Et vice-versa. Avicenne, Averroès et Ibn Battouta, pour ne citer qu’eux, ont été, à quelques siècles près, les Colomb, les Michel Ange et les Erasme orientaux. Et il est très étrange d’assister ainsi à des civilisations qui se chassent, se pourchassent, se repoussent, s’ensuivent; qui connaissent la gloire et le déclin, tout comme il est flagrant de constater qu’aucune n’est foncièrement promise à la postérité, et qu’au mieux, elles seront condamnées à laisser des vestiges que des auteurs passionnés pourront romancer. Que tout n’est qu’une question de cycles se répétant à l’infini : une montée, un pic, un déclin. A quelques continents près, à quelques siècles près. Que la civilisation est étrangement à l’image de l’homme qui l’a fait naître et agoniser à coups d’épées, de sabres ou de révolution.

J’ai appris bien plus tard que Maalouf est maronite, donc nullement musulman. Il raconte pourtant les traditions musulmanes avec une précision dont je mesure aujourd’hui l’effort et l’intelligence. Il a emprunté une religion qui n’est pas la sienne et l’a restituée fidèlement, dans toute sa complexité, son usage de l’époque et la contradiction de ses fidèles. Cela n’en a que décuplé l’admiration que j’ai pour cet auteur intemporel, au talent mille fois confirmé, que j’ai eu la chance de rencontrer au détour d’une signature, il y a quelques années de cela, par une froide matinée de mars. Un échange furtif et balbutiant, comme peut l’être une rencontre entre une disciple intimidée et un maître idéalisé. 

Sous sa plume, la langue de Maalouf est un fruit qu’on épluche lentement, qui vous emplit la bouche et l’esprit d’un plaisir sucré. Un plaisir qui dure, qu’on a envie de faire durer, et qui nous laisse un vide silencieux et déférent lorsqu’on a tourné la dernière page.

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