Chroniques, Livres

“La guerre des pauvres” Eric Vuillard

Les exaspérés sont ainsi, ils jaillissent un beau jour de la tête des peuples comme les fantômes sortent des murs

Eric Vuillard

Une écriture mordante. Une lecture politique. Un sujet qui fait écho à l’actualité, même cinq cents ans plus tard. Surtout cinq cents ans plus tard.

16ème siècle. Prémices de la Réforme et des guerres de religions qui sont sur le point d’opposer catholiques et protestants et qui vont ensanglanter l’Europe. Thomas Müntzer, prédicateur allemand, se soulève et attise la foule, à l’heure où la foule n’a plus rien. Et l’ennemi qui prend très vite la forme du Grand, du Prince, du Riche, de la Seigneurie et de l’Eglise auxquels il prône l’austérité, et auxquels il promet l’enfer.

Dans ce texte court, il n’y a pas de parti pris, encore moins de héros. Si le récit se développe à travers la vie de Müntzer, les faits sont racontés avec la distance qui leur est due, et le récit en tire ainsi une de ses forces majeures. Il n’y a ni juste, ni bon, ni méchant, la violence de Müntzer ne vaut pas plus que celle des puissants. Elles s’amalgament pour mettre en exergue la bêtise humaine dans son ensemble.

Bien sûr, il était à propos de sortir de manifeste en pleine crise des gilets jaunes, les pauvres qu’on oppose aux opulents, encore et toujours ce fossé, ce cratère, cette division. Moi je dirais, loin de ceux que j’entends crier à l’opportunisme, que bien au contraire, le choix du calendrier est judicieux. Car, en rappelant des faits qui reviennent en boucle un demi-millénaire plus tard, même sous une autre forme, Eric Vuillard nous dresse un tableau tristement ironique : Malgré tous nos progrès, technologiques et humains, nous en sommes encore là, férus des mêmes combats qu’au moyen-âge.

Alors certes, nous ne décapitons plus ceux qui s’élèvent par la voix ni ceux qui règnent par la force, nous ne crevons plus les yeux des élus déchus ou des traîtres, nous ne promettons plus le bûcher aux athées, mais au fond valons-nous mieux que nos aînés dans nos démocraties étouffées, dans nos semblants de civilités, dans nos parlements tout en dorures et en apparat ?

Ce sont ainsi toutes ces questions, non posées, non formulées, qui ne manqueront pas d’apparaître en filigrane dans votre lecture.

Donc un calendrier peut-être opportun, mais qui n’enlève rien à l’intelligence de ce texte et de son auteur.

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