Chroniques, Livres, Théâtre

Edmond

Je m’insurge, je m’indigne.

Et si je m’autorise une rime malheureuse, je persiste et je signe : Edmond de Rostand ne peut en aucun cas être ce personnage simplet, faible, tremblotant, à qui l’idée de la génialissime pièce Cyrano lui serait venue comme ça, en ne faisant que retranscrire bêtement les amourettes de son compagnon de beuverie. Parce que si vous vous fiez à la pièce de Michalik et au film qui en découle, c’est ainsi qu’il est présenté.

L’idée a pourtant du mérite, celle de remettre un auteur injustement oublié sur le devant de la scène (si on vous dit Cyrano, vous penserez probablement à un célèbre nez, si on vous dit Rostand, vous serez en droit de vous demander si ce n’est pas le nom d’un village français). Mais quel gâchis. Il est dépeint sur scène et à l’écran comme un jeune homme fade, balbutiant, s’excusant presque d’exister, raillé par ses pairs, effacé, efforcé, aussi profond qu’une flaque d’eau en période de sécheresse, mari insipide, père peinant à imposer son autorité à des enfants qui le fuient.

Non, c’est absurde.

Car comment, s’il était aussi étranger à l’intelligence et aux choses de ce monde comme on le laisse entendre dans « Edmond », s’il n’était pas aussi torturé lui-même, aurait-il pu faire dire à Cyrano ces vers, ces alexandrins d’une finesse subtile, d’une intelligence de cœur et d’esprit ? Comment aurait-il pu habiller Cyrano d’humour et de fragilité mêlées, de grandeur et de décadence, s’il ne doutait pas lui-même ? Et surtout, comment, s’il n’était pas un génie, aurait-il pu créer une pièce grandiose, et exploit suprême quand on sait l’effort que cela demande, en alexandrins, encore jouée aujourd’hui sur les planches ?

Alors, peut-être que tout ce que l’homme n’a pu être dans la vraie vie, l’auteur l’a soufflé dans sa pièce. Le courage dans l’épée de Cyrano, la bravoure dans le mordant de son verbe, la liberté dans un anticonformisme entêté, et la grâce, si ce n’est dans ses traits, au moins dans la poésie de ses rimes.

Et peut-être que le seul trait qu’il a légué à son illustre personnage est un physique ingrat. Mais je refuse de croire que le panache du grand Cyrano de Bergerac ne soit pas le fruit de celui, bien moins criard, d’Edmond de Rostand.

Un petit saut dans le temps : nous sommes en 1897, Rostand a 30 ans, on lui commande une pièce de théâtre. Le cinématographe vient d’être inventé, la comédie de boulevard est reine sur les planches parisiennes, autant dire que le pari d’une pièce de cape et d’épée, de surcroît, en vers n’était pas un pari gagné d’avance.

Cyrano de Bergerac est pourtant un succès. De Rostand est fait académicien et son talent est enfin reconnu dans tout Paris.

En vérité, Cyrano ne lui a pas été inspirée par son ami sans esprit cherchant à séduire une dame « précieuse » (c’était le terme d’alors pour désigner une femme lettrée, en quête de culture). Il s’est inspiré d’un autre Cyrano, oublié lui aussi.

Savinien de Cyrano de Bergerac, né en 1619, était écrivain, poète, militaire. Une vie que les historiens nous content tapageuse, un doute sur son identité sexuelle. Une existence courte, insolente et rebelle. Edmond de Rostand aurait pris de grandes libertés avec la biographie de son prédécesseur.

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