Chroniques, Livres

Des Diables et des Saints – Jean-Baptiste Andrea

En refermant un livre de Jean-Baptiste Andrea, il y a toujours un temps de latence. Où les mots continuent de vous habiter, où les personnages continuent leur valse auprès de vous. Il y a souvent le manque aussi, de ne plus pouvoir les retrouver le soir avant de vous endormir.

Comme pour son précédent roman, Andrea va au plus juste de l’émotion. Cette fois, ses personnages sont des enfants, pensionnaires de l’orphelinat des Confins. Confins des Pyrénées, de l’humanité, des espoirs. Ne vous y trompez pas, ce roman est solaire, lumineux, musical, il vous transporte dans l’amitié qui se scelle et ne meurt jamais, dans les émois amoureux qui se déchiffrent par le corps et par les notes de Beethoven, dans le temps qui ne passe que dans l’espoir de la retrouver.

Joseph, Fouine, Souzix, Rose, Momo, Edison, et même toi Sinatra. Vous êtes encore là quelque part, vous dansez sur des notes d’un piano caché, vous êtes enfants, vous êtes adolescents. Vous avez dix, seize et soixante-dix ans à la fois. Loin d’être des diables, pas tout à fait des saints, vous êtes surtout des êtres de grâce nés d’une plume bouleversante.

Aux Editions l’Iconoclaste

Crédit Photo : Lesechos.fr

 

Chroniques, Livres

Cinq dans tes yeux – Hadrien Bels

Si vous cherchez un style au français parfait (au sens académique du terme), passez votre chemin.

Mais ça serait dommage.

Parce que le style est à l’image de la ville qu’il raconte, brut, sans fioritures, poétique à la pointe du jour et cru à la nuit tombée.
Le texte déclare un amour inconditionnel à Marseille, Marseille la belle, Marseille la laide, Marseille fille des rues et grande bourgeoise, Marseille terreau de l’immigration et de toutes les contradictions.

Avec tendresse et drôlerie, « cinq dans tes yeux » fige la cité phocéenne dans les années 90 (mais pas que, l’aspect temporel est vaporeux) et raconte la ville à l’image d’une poignée d’adolescents qui deviendront hommes, perdus, beaux, laids, marginaux, grands et déchus. Et entre sourires et émotion, Hadrien Bels mène à travers ce livre une réflexion plus large sur les cultures qui se mélangent, l’assimilation à outrance, la gentrification, la folklorisation jusqu’au ridicule du populaire, et avec intelligence dénonce le monde aseptisé d’une société qui clone les hommes lavés de leurs différences.

Aux Éditions de L’Iconoclaste

Crédit photo : Libération
Rencontres Littéraires

Rencontre littéraire Sarah Chiche

Animer une rencontre avec Sarah Chiche, c’est facile. Parce qu’elle est captivante, bouleversante, qu’elle trouve les mots, et tout ce que tu peux faire, c’est la suivre dans son monde, et t’y perdre avec joie.

Merci Sandrine, merci Sarah, merci Juliette, pour ce moment de grâce autour de “Saturne”. On se serait presque cru dans le monde d’avant !

Saturne, Aux Editions du Seuil

Billets d'humeur

Sur des sons andalous

La musique andalouse me renvoie à des fins de déjeuners qui s’étiraient dans l’après-midi paresseux, lorsque les restes de couscous étaient emportés, que traînaient sur la nappe de la table ronde les écorces d’oranges épluchées par le grand-père, les quartiers du fruit dégoulinaient sur les mains des enfants que nous étions, pressés d’aller jouer dans le jardin ; lorsque le soleil filtrait à travers les rideaux blancs, projetant dans son sillage des grains de lumière sur les tapis perses, que la grand-mère amenait un plateau de thé brûlant, relevait les manches de son kamis avec des élastiques, ses cheveux teints au henné amassés à la hâte en chignon, et s’affairait à remplir les verres. Son accent meknassi emplissait la salle tandis que le liquide jaune se portait aux lèvres.

La scène est limpide devant mes yeux, comme si je regardais une vieille photographie jaunie, je revois les grands salons pendant les mariages, cette musique qui accueille les invités tandis que la mariée est préparée à l’étage par les negaffas. Je revois les moulures au plafond, le zellij sur les murs. J’entends l’orchestre, le violon, le luth, je revois les rouge sur les lèvres, les bijoux scintillants, les caftans de velours en hiver, de soie en été, je sens l’odeur du oud qui se mêle aux parfums de nos mères et de nos tantes. Leurs cheveux savamment coiffés dont certaines mèches se rebellent au fur et à mesure des danses, des chansons chantées en chœur avec l’orchestre, des talons hauts qui voltigent pour danser pieds nus, jusqu’à ne faire qu’un avec la musique, jusqu’à la transe.

Je revois les soirées à jouer aux cartes, après la rupture du jeûne, je vois les djellabas sobres pour respecter le mois sacré, j’entends les mains qui battent au rythme de la musique andalouse, les tapis de prière qui s’étalent à l’appel du muezzin, je sens le goût de la datte et du lait parfumé qui précèdent le festin qui s’annonce.

J’entends les rires, je revois les voyages à onze entassés dans deux 205 qui se suivent, les pauses tajines dans les stations services, l’aumône du vendredi, les brushings invariables du dimanche, la neige d’Ifrane qu’on découvre pour la première fois, et les pleurs étouffés derrière les portes endeuillées.

Et tandis que cette musique me renvoie aux confins de l’âge tendre, je ne peux m’empêcher de me demander ce qui restera de cette enfance pour la génération à venir, nous les Meryem, Salma, Zineb, Mehdi et Youssef qui engendrons une génération de Rayane, Maïa, Yanis, Lila, pour les fondre dans la masse, pour qu’on n’écorche pas leurs prénoms, pour qu’une lettre de travers n’entrave pas leur futur. Et je ne peux m’empêcher de me demander si dans cette lettre, cette toute petite lettre au son rauque, ne venait pas justement se loger tous ces souvenirs à transmettre.

Chroniques, Livres

La géante – Laurence Vilaine

Parfois, il n’y a que le silence à opposer à la beauté d’un texte et la puissance de son récit.
Alors, je me tais. Ce livre n’a pas besoin des mots d’une autre pour creuser son chemin jusqu’à votre cœur.
« Sans plus de lettres au pont Sémite, les précédentes ont tenu compagnie à mes longues soirées de décembre. Quand avec l’âge, il me coûte désormais en rentrant de la montagne de me mettre à ma table, au grenier, aux fourneaux, ma besogne m’est soudain devenue facile. Je faisais des onguents jusqu’à tard, j’effeuillais sans fatigue, je prenais tout mon temps, faisant du moment où je m’arrêtais pour lire une cérémonie en le retardant. Sur la marche du seuil souvent je me suis assise dans le froid. J’ôtais le givre ou la neige du serpolet pour le soulager un peu de l’hiver, et, dans mon vieux châle en laine, je récitais des morceaux de lettres à la nuit. Les mots justes se retiennent sans effort parce qu’eux-mêmes ont retenu l’essentiel, et sans faire de bruit, ils avaient la force d’une armada de poings contre la mort, la vie à gagner sinon rien, et je les recevais comme tels. Je les retenais comme la montagne retient le poids de la neige, chaque hiver elle s’en souvient, ils disaient aussi juste que le thym sent le thym, et l’immortelle des milliers de mois de juin. Dans son chagrin, cette femme puisait les mots qui ne cachaient rien, elle se mettait à nu comme elle allait prendre un bain et nageait dans des eaux profondes avec la peur de rien. A côté d’elle, je marchais morte, morte de marcher à côté de l’essentiel. Je ne savais pas ce que penser à quelqu’un voulait dire, le soir avant le sommeil qu’elle retardait pour ne pas être séparée de lui et dès le réveil. Je ne sais pas les mains qui brûlent et ce qu’aimer signifie, ni le sourire ni le désir grâce à des yeux de quelqu’un quelque part, fussent-ils à six-cents kilomètres. Ni la terreur d’un mot de trop qui ferait mal, ni l’insoutenable, la seule pensée que l’amour s’en aille à jamais – ce soir-là dans la nuit je me suis blottie. »
Pages 111-112.

Aux éditions Zulma

Billets d'humeur

Jingle Bells

Noël, je connais depuis toujours, de loin, je fête depuis peu, de près. Dix années tout au plus. Et j’ai beau avoir soufflé trente-six printemps, j’ai toujours un émerveillement enfantin devant le sapin aux couleurs du ciel, cette excitation devant les cadeaux qui s’offrent et cette magie au bruit du papier qui se déchire.
Et c’est précisément cet émerveillement de l’enfance que je nous souhaite de garder, pour que de temps en temps, entre le gris et le sombre, il nous fasse entrevoir les hivers de la vie à travers les couleurs et les lumières des fêtes.
Que la nouvelle année nous soit douce, que celle qui s’achève ne nous soit plus qu’un lointain souvenir qui nous rappellera qu’un jour, ce qui était acquis nous l’était plus, et que la vie, la liberté et les proches sont les plus grands cadeaux que l’on puisse chérir.

Joyeux Noël à ceux qui le fêtent, et joyeux jour-de-décembre-comme-les-autres à ceux qui le le fêtent pas 🙂

Chroniques, Livres

Comme un empire dans un empire – Alice Zeniter

Rien ne destinait L et Antoine à se rencontrer. Elle la hackeuse, lui l’assistant parlementaire arrivé là un peu par hasard. L qui vit au dedans, Antoine qui vit au dehors. Cette introduction pourrait vous induire en erreur. Vous croyez peut-être qu’il s’agit d’une histoire d’amour. Mais non, ou en tous cas pas dans le sens commun qu’on lui prête. On attend d’ailleurs bien une centaine de pages avant que la rencontre n’ait lieu. Entre-temps, Alice Zeniter dresse le portrait de ces deux protagonistes dans leurs mondes parallèles où ils se battent, chacun à leur façon, chacun avec leurs bagages, leurs lacunes, leur infaillibilité, pour un monde qui a plus de sens.

Ça va vite, pendant les deux premières parties du livre, logorrhée de phrases, d’actions, on passe de L à Antoine, d’Antoine à L. Il ne s’agit que d’eux deux, ça tire à l’infini sur leurs vies, parfois un peu trop, parfois il y a quelques longueurs. Les ramifications de certaines réflexions sont impressionnantes. Et les faire tenir toutes dans un roman tient du prodige. Ou de la folie. Ou du vertige.

Plusieurs personnages gravitent autour d’eux, mais on sent bien une volonté de les éclipser derriere l’épaisseur des deux premiers. Puis d’un coup, sans le soupçonner une seconde, l’orage se calme, et la dernière partie se voit se concentrer sur L, et paradoxalement la scène s’élargit, comme une caméra qui dézoome, inclut des personnages périphériques qui deviennent centraux pour quelques pages, et la fin apparaît comme une évidence.

Pour son originalité, pour nous faire découvrir le monde abyssal d’internet et non moins abyssal de la sphère parlementaire, « Comme un empire dans un empire » tire largement son épingle du jeu dans cette rentrée littéraire à laquelle on a souvent reproché d’être trop centrée sur l’auto-fiction.

Aux éditions Flammarion.

Chroniques, Livres

Le monde du vivant – Florent Marchet

Florent Marchet signe un premier roman sans prétention qui fait mouche. Parce qu’il parle d’ordinaire, d’une famille ordinaire aux drames ordinaires, aux idéaux giflés par la réalité de la vie.

Dans l’été caniculaire, à Levroux, la famille Wengler mène une vie de labeur, jalonnée par des incompréhensions qui empoisonnent leurs liens. Lien père-fille, lien mari-femme, lien frère-sœur, la famille se déchire en silence, se délite à force de non-dits et de frustrations.
Le père, dans une utopie bornée, s’acharne à faire vivre sa ferme biologique, et n’entend pas que ses proches puissent avoir d’autres aspirations.

L’adolescente rêve d’évasion, se sent emprisonnée dans des rêves paternels qui ne lui appartiennent pas. Entre les deux gravitent la mère et le petit frère, tampons des colères sourdes, jusqu’à l’arrivée dun tiers, Théo, qui va cristalliser tous ces mouvements confus.

Une analyse fine des personnalités dans ce premier roman qui se lit facilement et qui est une première pour Florent Marchet.

L’artiste aux multiples casquettes (Il est d’abord musicien et interprète) s’inspire des lieux de sa jeunesse, qu’une exposition photo sous l’objectif du très talentueux Eric Caravaca avait prévu d’immortaliser cet automne.

Aux Éditions Stock.

Chroniques, Livres

La couleur pourpre – Alice Walker

Lecture commune avec d’autres camarades blogueurs de ce classique américain salué par le prix Pulitzer à sa sortie et porté à l’écran par Spielberg en 88.

Je n’en savais rien en ouvrant le livre, je lis rarement les quatrièmes de couverture pour conserver tout le mystère du roman dans lequel je plonge. Et voilà la claque dès la première page. Et en voilà cinquante englouties dès la première soirée de lecture. Le roman s’étale sur plusieurs décennies du 20ème siècle, depuis les 14 ans de la narratrice, Celie, jusqu’à son âge mûr et ses cheveux blancs. Issue d’une famille pauvre, non instruite, elle raconte au « bon Dieu » les drames qui s’enchaînent avec la langue et la résignation d’une enfant déscolarisée et promise à la servitude par son genre et sa couleur de peau.

Au fil des rencontres sur sa route, malgré les coups qu’elle reçoit, les douleurs du corps, le manque de sa sœur, la fatalité de son rang, sa langue et son esprit s’affranchissent, et on assiste à un glissement subtil de la jeune adolescente vers une femme plus consciente de ses désirs dans cette Amérique des années 20, puis 30 jusqu’à ce qu’on imagine être les années 70.

Cette chronique reste vague à dessein pour ne pas dévoiler l’essentiel, et pour faire écho à l’écriture d’Alice Walker, qui ne dit pas tout, qui laisse tout l’espace au lecteur de deviner certaines subtilités (ce qui est à mon sens l’un des grands atouts de ce livre).

Cette lecture commune 2.0 a vu se déchaîner les avis mitigés, enthousiastes ou incommodés, dont les chroniques sont à retrouver sur les comptes des amis blogueurs.

Celie n’aura laissé personne indifférent.