Billets d'humeur

Aime-moi. Sur Facebook ou sur Instagram, mais aime-moi.

Regarde, je te montre mon plus beau profil. Et si ça ne te suffit pas, je rajoute des filtres, je filtre à enlever mes taches de rousseur, mes points noirs, je filtre à m’essorer de ce que je suis. Tu sauras tout de moi, je te le promets, tout de mes habitudes (sauf la tête du réveil au matin, faut pas exagérer). Tu sauras tout du moi virtuel, ce double que j’ai créé, qui ne connaît ni l’angoisse ni la peine, celui qui t’offre son plus beau sourire, son plus beau selfie, ce selfie pour lequel j’ai posé mille fois avant de choisir celui que je partage avec toi ce soir, ce selfie où je me reconnais à peine, où je pourrais presque me leurrer moi-même, avec ce sourire fade, ce bonheur surfait, je pourrais presque y croire. A cette vie de rien.

Parce que dans la vraie, de vie, je ne t’aurais probablement pas adressé la parole, mais ici dans ce mode parallèle, j’ai besoin de ton amour. Dans la vraie vie, je n’aurais pas partagé un café avec toi, mais ici, je partage tes humeurs et tes coups de gueule, pour que tu partages les miens en retour. Invite tes amis à m’aimer aussi, je suis prête à payer, quelques euros pour la journée, la semaine ou le mois, amours tarifées que me propose Instagram et auxquelles je veux bien consentir. Que dis-tu ? que je me prostitue pour quelques followers ? Depuis quand payer pour être aimé est un délit ?

Mon monde n’est qu’hashtags et stories, ma vie n’est plus que pixels, des pixels pour remplir le vide, un assemblage bancal que je te fais miroiter. Tout ça pour toi, mon voyeur, mon ami, mon likeur. Mon langage n’est plus que poke, je discute en smiley, je follow dans mes rêves, j’unfollow au petit déjeuner, je dors en me gargarisant du nombre d’abonnés.
Je ne regarde plus autour de moi, ou si, et alors tout est sujet à être photographié, posté, liké, commenté. Je ne vois plus le monde qu’à travers le prisme d’un appareil photo Galaxy S7.

Je n’applaudis plus. Je like.

Alors aime-moi, veux-tu. Car sans ça, je ne sais plus comment exister.

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