Chroniques, Livres, Théâtre

Plaidoiries – Livre et Pièce de Théâtre

Lorsque les prétoires rencontrent l’histoire, lorsque l’histoire se fait et se défait sur un réquisitoire ou une plaidoirie, par la seule force du verbe.

Je doute que ce livre fût un jour porté à mon attention sans la pièce qu’il a inspirée. Ce n’est qu’en sortant de celle-ci, avec encore dans la tête les mots des anciens portés par le jeu de Richard Berry, que j’ai été amenée à découvrir ce recueil, poignant témoignage de ce que la France a pu compter de procès dans la seconde moitié du XXème siècle. Des hommes et des femmes, certains inconnus, certains ont fléchi le destin de la France. Ils ont tous été appelés à la barre, et jugés. Ces histoires, vous en avez entendu parler, d’une oreille distraite à la radio de votre voiture ou devant votre café du matin. Vous vous êtes exclamés, peut-être avez-vous-même grimacé une moue dégoûtée à l’entente des chefs d’accusions, mais vous n’avez jamais réellement imaginé, rien su des batailles qui ont eu lieu à huis clos, dans la froideur des cours d’assise, à coups de verbe et d’apostrophe, pour rendre l’humanité à ceux qui ont commis (ou pas), l’irréparable. L’indéfendable.

Car il s’agit bien de cela, défendre l’indéfendable, l’insoutenable. Trouver l’audace de défier l’opinion publique déjà acquise à l’accusation. Se faire la voix de présumés coupables de l’atroce, tenter de les rendre humains aux yeux qui les jugent. Défendre aussi ce qui nous semble aujourd’hui acquis, comme le droit pour les femmes de disposer de leurs corps. Fléchir le destin d’un homme et parfois avec lui, celle d’une nation, par la seule force de mots.

C’est donc dans leurs histoires que vous plongerez, par le travail admirable de Matthieu Aaron, journaliste et auteur de ce recueil.

Il n’y a pas de morale, juste des avocats et des accusés, liés par l’indéfectible lien du verbe et de la loi. Et un grand mérite revient à ces porteurs de la loi, de quelque bord qu’ils se réclament, car ils portent entre leurs mains le fardeau lourd et faillible de la justice des hommes

J’ai frissonné il est vrai, j’ai été transportée dans ces cours d’assises de Bordeaux, de Marseille ou de Paris. Il m’a même semblé voir les robes et entendre les voix sourdes des avocats.

Et ces questions qui demeurent : peut-on condamner ou acquitter, peut-on juger de façon neutre en faisant fi des passions qui nous animent ? En faisant fi de qui nous sommes et de nos croyances ? La justice des hommes est-elle réellement aveugle quand il s’agit de décider du destin d’un semblable ?

Parfois, les mots des auteurs parlent d’eux-mêmes. Y rattacher les miens me semble au mieux inutile, au pire injurieux. Alors, et sans mauvais jeu de mots, je vous invite à découvrir et à juger par vous-mêmes, sur scène ou en lecture, ce témoignage vibrant de la justice humaine. 

Chroniques, Expos

“Quelque part dans le désert” Ron Amir

Exposition au musée d’art moderne de la ville de Paris.

Quand l’art se met au service de l’humain.

Une exposition bouleversante sur les réfugiés africains, tentant d’accéder à une vie meilleure en Israël. Il n’y a malheureusement pas foule, contrairement à la salle adjacente où les visiteurs se bousculent pour admirer les toiles de Zao Wou Ki (non moins spectaculaires). Mais cela dit quelque chose de notre capacité à dénier la détresse, à refuser de la voir étalée sous nos yeux et sur le seuil de nos maisons.

Point de visages sur ces photographies. Mais des objets, un désert rendu salon par-ci, cuisine par-là, par la création de ces hommes et femmes qui voient en des simples pierres une possibilité de délimiter une mosquée de fortune, ou en des boîtes de conserves de quoi faire des haltères pour une salle de sport sommaire. L’instinct de survie démultiplie la débrouillardise et la créativité.

Et quelques calligraphies, écrites avec peine pour garder une trace de leur passage. Car les hommes oublient, contrairement à la terre qui se souvient.

Point de misère. Il y a là quelque chose qui s’accroche à la vie, qui veut y croire. Un silence dans le désert qui crie au monde entier qu’ils sont là. Et qu’avant d’être réfugiés, il s’agit avant tout de femmes et d’hommes en quête d’une dignité qui leur a été arrachée.

Extrait de la présentation de l’exposition :

Né en 1973, Ron Amir est une figure singulière de la scène photographique israélienne.

« Quelque part dans le désert » est un ensemble de trente photographies réalisées entre 2014 et 2018 à Holot, un centre de rétention situé dans le désert de Néguev, au sud d’Israël. Ces migrants qui avaient fui leur pays pour échapper à la terreur et à l’oppression n’étaient pas autorisés à vivre ou travailler légalement en Israël. Malgré ces règles strictes, ils pouvaient sortir du camp à condition d’y revenir le soir.

Créations, Texte court

Diptyque

Je suis de cette génération née du bon côté de l’Afrique, du bon côté de la rue, du bon côté de l’échelle sociale, qui a le nom qu’il faut et les outils qu’il faut pour être armée avant même d’en connaître la signification. Cette génération qui pourrait traverser les frontières, avoir mille vies, qui a tous les choix mais ne veut renoncer à aucun. Je suis de celles et ceux qui, sans le vouloir, ont hérité d’un passé lourd, riche, et dont on a façonné le futur avant même d’avoir vu le jour.
Je fais partie de la dernière génération qui aura connu des fêtes de mariage, d’aïd, de rupture de jeûne où le traiteur n’existait pas, où les femmes s’affairaient en habits traditionnels pendant des jours, dans la bonne humeur, les blagues dont elles seules connaissent le secret, des fêtes où pendant des jours et des nuits, les maisons ne désemplissaient pas d’invités, où on dormait sur des matelas à même le sol par dizaines, dans les immenses salons marocains, où les adultes jouaient toute la nuit aux cartes, que le thé coulait à flot. Cette génération qui aura connu des grands parents qu’on appelait milala, mima ou basidi, dont certains portaient des turbans, qu’on a toujours connus en djellaba ou en kamis long, qui aura connu les Aïd el Kebir dans les patios où on raclait le sang du mouton, où nos oncles faisaient devant nos yeux les saucisses, où ça sentait le mouton grillé pendant des jours entiers. 

N’en déplaise à certains, si vous me demandez de me définir, je vous répondrai que je me sens profondément marocaine. Non par religion, épargnons-nous les amalgames inutiles, mais par culture. J’ai pourtant les mêmes frissons lorsque j’écoute Piaf, Aznavour ou Brel, que lorsque j’écoute les Qsidas marocaines. Les auteurs qui m’ont le plus inspirée sont pourtant Baudelaire, Maupassant et Hugo. Mes livres de chevet ne contiennent pourtant pas une lettre d’arabe.
Mais quelque chose, quelque chose d’à peine perceptible, de viscéral, d’ancré, d’invisible, me relie à cette culture que je proclame mienne, que je revendique de chacun de mes pores, que je rejette parfois, qui m’émeut, m’exaspère, me fait pester, m’arrache des larmes de désespoir ou de joie. Tous ceux qui auront connu l’exil, voulu ou forcé, sauront de quoi je parle. 
Il y a des odeurs qui ne trompent pas, des sensations qui vous prennent au corps et à la gorge. L’Atlantique a beau être géographiquement le même à New York, Porto ou Casablanca, le bleu de son océan n’est pas aussi bleu, les vagues n’ont pas le même goût salé, le sable n’a pas la même texture, les couchers de soleil ne sont pas aussi puissants de couleurs et de férocité.
Je suis pourtant de celles à qui une vie ne suffirait pas pour voyager le monde, mais quelque chose d’à la fois imperceptible et fort me retient à ces terres, comme une ancre qui amarre solidement un bateau à son port. 

Je fête Noël pourtant, je vis à Paris pourtant, choix non choisi, choix forcé, choix voulu. Et j’aime la France autant qu’on peut aimer une mère d’adoption. J’aime la France car elle m’a donné la langue dans laquelle je m’exprime, car elle m’a offert une liberté de pensée à laquelle je n’avais pas accès, car elle m’a offert mon mari, un homme merveilleux qui a grandi en son sein. Et je peste souvent, mon coeur saigne souvent des actualités qui déchaînent le Maroc, tressaute de joie et de fierté à certaines avancées, pleure de chagrin ou de crainte pour son salut, mais je m’astreins à un silence d’exilée, car qui suis-je, moi qui vis loin, moi qui suis partie sous un ciel plus gris mais plus éclairé, moi qui ai choisi la liberté de pensée et de mouvement sans compromission, qui suis-je pour porter un jugement ou me fendre d’une exclamation, quand je ne suis pas sur place pour les défendre et porter les armes contre celles et ceux qui veulent obscurcir le pays du soleil. 

Mais je reste l’enfant du pays, et rêve que de mon vivant, je puisse le voir grandi de ses mille beautés, enfin dégagé de ses mille contradictions. Je rêve que de mon vivant, je puisse voir la génération à venir s’y épanouir sans avoir à s’exiler sous des cieux certes plus libres, mais qui n’en demeurent pas moins des cieux étrangers.

Citations

Et si quelquefois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé, vous vous réveillez, l’ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge; à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est. Et le vent, la vague, l’étoile, l’oiseau, l’horloge, vous répondront, il est l’heure de s’enivrer ; pour ne pas être les esclaves martyrisés du temps, enivrez-vous, enivrez-vous sans cesse de vin, de poésie, de vertu, à votre guise.

Charles Baudelaire

Créations, Texte court

Vous avez dit Naples ?

Naples m’a planté quelque chose dans le coeur. Instantanément. 

« Nous sommes les Africains de l’Europe ». C’est ainsi que les Napolitains se définissent, c’est ainsi qu’ils vous accueillent lorsque vous leur dites que vous avez grandi au Maroc. Et c’est vrai. N’auraient été les filles un peu moins vêtues, ou l’alcool servi dans les rues, je pourrais aisément me croire à Casablanca : Le linge pendant aux fenêtres, la circulation embouteillée, chaotique et sonore de klaxons et de cris à tout va, les grands-mères dont on prend soin, les embrassades à profusion. 

Je me sens à l’aise dans ce chaos permanent, dans cette cacophonie de voix, de klaxons et de gestes dans tous les sens. Naples est aussi la ville de mon premier voyage seule, vers l’inconnu, un saut dans le vide, un mince filet pour me retenir au cas où. La ville du lâcher prise. Pour une fois, je n’ai rien programmé, je suis venue chez des gens que je connais à peine, et je les ai laissés m’emporter avec joie dans leur flot, dans leur tourbillon, dans leur recherche de soi et du monde, dans leurs envies d’ici et d’ailleurs, dans leur courage de vivre leurs vies, chercher leurs vérités, dans leurs blessures, leurs faiblesses, et leur générosité sans faille. 

Naples, c’est de la musique à chaque coin de rue, des pavés de ruelles qui n’en finissent pas, des bâtisses colorées encore plus spectaculaires une fois que vous en avez dépassé le seuil, des effigies à Jésus et la Vierge Marie dans les endroits les plus improbables, plus d’églises que vous ne pouvez en compter, des litres de café très serré qui se boivent cul sec au comptoir, parfois à 2 heures du matin, agrémenté d’une liqueur. Naples, c’est des criques que vous ne soupçonnez pas, savamment abritées par une nature sauvage. C’est des chants écorchés, rauques, lointains, languis d’amour et de vin.

Naples n’est pas une belle ville au sens propre du terme, elle est plus que cela. Elle est vivante, de mille petits détails qui vous accrochent le regard, de mille saveurs qui vous accrochent le palais. Elle a une âme, chargée d’une histoire millénaire qui se déverse dans les rues, en même temps que son flot humain, tout en couleurs, odeurs, en voix et en chants. 

Naples est à la croisée des continents, des civilisations. Naples est à la croisée des chemins.

Naples m’a planté quelque chose dans le coeur. Instantanément. 

Chroniques, Livres

Léon L’Africain

Comment aborder cette chronique sans donner une place prépondérante au livre et à l’auteur qui m’ont donné l’envie d’écrire.

La première fois que mon père a mis « Léon l’Africain » entre mes mains, j’étais une pré-adolescente plongée dans les romans à l’eau de rose à la Danielle Steel. Je n’avais pas conscience du trésor qui s’y cachait, bien trop immature pour lui reconnaître sa valeur réelle. Je l’ai relégué au fond de mon armoire. Ce n’est que quelques années plus tard que je l’ai réellement lu, d’une traite. A ce jour, aucun livre n’arrive à détrôner cette merveille. 

A travers l’épopée de Hassan Al Wazzan, dit Léon l’Africain, vous marcherez dans les rues de Grenade, vous retiendrez votre souffle lorsqu’elle expirera le sien, en ce jour de Janvier 1492, mourant musulmane, se réveillant chrétienne lorsque les rois catholiques s’empareront du dernier bastion d’un empire arabe qui aura régné pendant près de 7 siècles sur la péninsule ibérique. Vous humerez les parfums de Fès, vous vous joindrez à des caravanes jusqu’à Tombouctou, siégerez avec les sultans, les esclaves, les califes, voguerez vers Constantinople à l’heure des combats entre les Ottomans et les Mamelouks, et converserez avec le Pape Léon X avant le sac de Rome par les troupes de Charles Quint. Vous apprenez sur l’histoire de homme autant que sur l’Histoire des empires qu’il traverse bien malgré lui, tous deux à la croisée des chemins, tous deux témoins de la chute de l’un et de la naissance de l’autre; destins imbriqués par les doigts magiques de l’auteur. 

Aucun faux pas. C’est beau, c’est tendre, comique par moments, et dur comme peuvent l’être les hommes et les moeurs du 15ème siècle.

Entre (très grandes) parenthèses, ce roman entérinera définitivement mon intérêt pour l’Histoire des hommes. Quelques lectures complémentaires plus tard m’amèneront à penser que la chute et le déclin de l’empire arabo-musulman coïncide étrangement avec l’avènement de la Renaissance, des Lumières et de la période faste de l’Occident. Là où pendant le moyen-âge occidental, les arabes n’ont cessé d’étendre leur empire, d’accumuler richesses et savoir. Et vice-versa. Avicenne, Averroès et Ibn Battouta, pour ne citer qu’eux, ont été, à quelques siècles près, les Colomb, les Michel Ange et les Erasme orientaux. Et il est très étrange d’assister ainsi à des civilisations qui se chassent, se pourchassent, se repoussent, s’ensuivent; qui connaissent la gloire et le déclin, tout comme il est flagrant de constater qu’aucune n’est foncièrement promise à la postérité, et qu’au mieux, elles seront condamnées à laisser des vestiges que des auteurs passionnés pourront romancer. Que tout n’est qu’une question de cycles se répétant à l’infini : une montée, un pic, un déclin. A quelques continents près, à quelques siècles près. Que la civilisation est étrangement à l’image de l’homme qui l’a fait naître et agoniser à coups d’épées, de sabres ou de révolution.

J’ai appris bien plus tard que Maalouf est maronite, donc nullement musulman. Il raconte pourtant les traditions musulmanes avec une précision dont je mesure aujourd’hui l’effort et l’intelligence. Il a emprunté une religion qui n’est pas la sienne et l’a restituée fidèlement, dans toute sa complexité, son usage de l’époque et la contradiction de ses fidèles. Cela n’en a que décuplé l’admiration que j’ai pour cet auteur intemporel, au talent mille fois confirmé, que j’ai eu la chance de rencontrer au détour d’une signature, il y a quelques années de cela, par une froide matinée de mars. Un échange furtif et balbutiant, comme peut l’être une rencontre entre une disciple intimidée et un maître idéalisé. 

Sous sa plume, la langue de Maalouf est un fruit qu’on épluche lentement, qui vous emplit la bouche et l’esprit d’un plaisir sucré. Un plaisir qui dure, qu’on a envie de faire durer, et qui nous laisse un vide silencieux et déférent lorsqu’on a tourné la dernière page.

Créations, Texte court

L’autre vie

Gagner correctement sa vie. Travailler d’arrache-pied, dépenser son argent en livraison repas parce qu’on n’a pas le temps de se faire à manger, en taxi, parce qu’on n’a pas le temps d’attendre le bus. Voir les saisons défiler, ou plutôt, ne pas les voir, se rendre compte un bon matin qu’il fait nuit en sortant de chez soi et que son manteau n’est pas assez chaud. Tiens, déjà l’automne ? Prendre un avion, puis un deuxième, connaître les lounges par cœur, connaître les aéroports par cœur, mais ne rien connaître du cœur des hommes. Les attentes pour avoir un wifi décent, j’attends des emails importants tu comprends ? Voir son compte en banque augmenter en même temps que diminuent le temps qu’on s’accorde, les pauses, les rires, les Noëls sans regarder les emails, sans vérifier la batterie de son portable.
Prendre deux semaines de vacances, se dire qu’on va déconnecter, dépenser une fortune pour aller loin, le plus loin possible, au soleil, et n’avoir qu’une envie : dormir, se reposer. Vérifier son téléphone quand même, allumer son ordi, se dire que le monde dépend de vous, prendre des coups de fil à 22h à cause du décalage horaire, sur un ferry, dans un métro, entrain de visiter une cathédrale. Revenir en ayant l’impression d’avoir ouvert un bureau en République Dominicaine.
S’approcher dangereusement du burn out, s’en relever en se disant attention pour la prochaine fois. Oublier.

Accumuler les lectures en attente, les sorties en suspens, les amis qu’on ira voir une prochaine fois, on a le temps de toutes façons, les films qui continuent de sortir, oui samedi prochain, peut-être, attends je vérifie mon agenda, non je ne peux pas, samedi dans un an ça te va ?

Se réveiller un jour, et avec un peu de chance, pas trop tard, se dire où sont passées les dix, quinze, vingt dernières années. Prendre un congé sabbatique. Abandonner ses réflexes de bureau, reconnecter avec la vie, reconnecter avec soi, rencontrer de nouvelles personnes, de nouvelles façons de vivre. Voir Paris comme on ne l’avait jamais vu avant. Se dire que Paris, au final, c’est vraiment beau quand on lève les yeux des trottoirs, quand on sort des couloirs infinis du métro. Prendre le temps, ne plus être pressé, ne plus courir derrière un bus, un contrat ou une promotion. Ne plus pester parce que le train est en retard. Pas grave, j’ai le temps. Avoir envie d’une garde robe plus claire, plus déjantée, exit les tailleurs. Aller au cinéma à 15h de l’après-midi. Partir en week end de mardi à jeudi. Se lever un matin pour voir l’aurore qui se lève. Se lever un matin pour voir l’été qui se lève. Se lever un matin, avoir envie de mer, prendre le premier train, pas de retour, on verra, j’ai le temps. Voir son compte en banque diminuer en même temps qu’augmentent le temps qu’on s’accorde, les pauses, les rires, les envies d’ailleurs. Sourire aux gens, et avoir des sourires en retour. S’entendre dire par de parfaits inconnus « Vous avez une belle âme, Mademoiselle ». Dire à de parfaits inconnus « Et que la paix soit sur vous également Monsieur ». Avoir conscience du temps qui coule, de sa finitude. Avoir une envie furieuse de vivre. Prendre son stylo, écrire la première ligne puis la deuxième. Lancer un site web. En quête de sens.

Et tout recommencer.

Chroniques, Expos

Picasso Bleu et Rose

Exposition Picasso, bleu et rose, Musée d’Orsay – jusqu’au 6 janvier 2019

J’ai mis du temps à écrire cette chronique tellement il me semblait vital de restituer les impressions le plus fidèlement possible, mais il est temps que j’admette que c’est peine perdue.

Ce sont les plus grandes œuvres qui nous laissent étrangement le plus à court de mots. Parce qu’elles font appel à nos sens les plus abstraits, interpellent ce qu’il y a de plus intime en nous. Parce que, si elles pouvaient user des mots, elles n’auraient pas recours à la peinture. Parce que les mots ne permettent pas autant de palettes, ne contiennent pas autant de nuances. Parce que si un mot compte dix synonymes limités par sa langue aux frontières définies, la couleur en compte mille, et la seule frontière qu’elle connaît est terrestre pour l’instant. Alors, plus que de vous parler des tableaux, que je vous invite à aller voir, voir par vous-mêmes l’effet que cela produit sur vous, je m’évertuerai à parler ici du parcours de l’artiste, tel qu’il m’a été donné de le percevoir et de le ressentir. Je tiens donc à préciser, dans un souci d’honnêteté intellectuelle, que si les faits historiques que je relate ici sont avérés, les tournants et pensées que j’attribue à Picasso ne sont que des associations de ma propre lecture face à ses toiles.

La collection temporaire présentée au Musée d’Orsay retrace les débuts de Picasso, entre 1900 et 1906. Avant d’être le grand maître du cubisme, Picasso, né Pablo Ruiz à la fin du 19ème siècle, est un jeune homme qui se cherche. A la lumière de ses aînés, et parfois dans leur ombre, il tâtonne. Au début du 20ème, l’éphémère est roi. Un courant en chasse un autre, passions nomades des artistes qui font et défont les mouvements d’un coup de pinceau. Et Picasso, me semble-t-il, se laisse volontiers porter par ces vents artistiques. Mais n’est-ce pas là la définition-même de la jeunesse ? Ne pas choisir, et tout choisir en même temps ? Ne renoncer à rien ? Et effectivement, entre Paris et Barcelone, il ne choisit pas. Tout comme ces courants qui vont et viennent, Picasso laisse son pinceau déambuler, de couleur en couleur, de ville en ville. Il côtoie les artistes de sa génération, s’essaye au fauvisme, emprunte aux aînés leur palette, et leur rend hommage par plusieurs menus clins d’œil.

Mais à l’aube de sa vingtaine, la mort se rappelle à lui de la façon la plus brutale qui soit, lorsque son ami Casagemas, avec lequel il partageait un modeste atelier à Paris, met un terme à sa jeune vie ; et, conséquence de son geste funeste, à l’insouciance du pinceau de Picasso. Il y aura un avant et un après. La phase bleue éclot dans la douleur, prend vie dans la mort. Comme pour défier le déni, comme pour affronter la mort, s’en défendre, la dompter peut-être, il la dessine. Plusieurs fois, son ami est représenté sur son lit funèbre, le coup fatal du revolver bien visible, noirci de sang sur la tempe. Il ne s’arrêtera pas là. Il peint la mort sur le visage des femmes déformé par la douleur et la maladie. Il la dessine sur les traits d’hommes hurlant un désespoir silencieux. Il fera du bleu la couleur du chagrin, froide comme ses nuits, oppressante comme ses jours où le soleil ne brille plus.

« La vie », œuvre magistrale peinte en 1903, clôturera cette période. Comme pour effacer sa jeunesse, ou l’enfouir, il la superpose au tableau « Derniers moments », qui a été consacré à l’exposition universelle trois ans plus tôt. La toile originale n’existera plus que dans sa mémoire.

“La vie” mai 1903

La transition s’opère lentement, on voit la palette monochromatique du bleu qui lutte, puis s’efface timidement en faveur du rose et ocre, lesquels finissent par prendre tout l’espace dans le cœur du peintre et sur les sujets qu’il dessine.

La période rose se caractérise principalement par le nu féminin. Sur ses toiles, ses modèles redressent un regard espiègle. Elles ne courbent plus l’échine face à l’adversité et la misère. Elles sont tout en formes et en courbes, et rappellent étrangement les œuvres de Gauguin. Trois ans plus tard, en 1909, Picasso révolutionnera le monde artistique en inventant le cubisme, et les périodes bleue et rose, enchevêtrées, complémentaires, ne seront plus connues que des amateurs d’art et connaisseurs du peintre.

Oserais-je dire ici que les tableaux qui m’ont le plus marquée sont ceux de la période bleue ? Car lorsque Picasso peint en ocre et rose, se dégage de ses toiles cette monotonie de ceux qui coulent des jours résignés. Et pour cause, elles ont été peintes dans ces montagnes des Pyrénées espagnoles où il s’est retiré quelques mois, qu’il redécouvre, et auxquelles il emprunte les couleurs paisibles.

Le bonheur est-il fade ? Nous rend-il stérile de toute création ? Par extension, et pour ne citer qu’eux, les œuvres de Dostoïevski auraient-elles survécu sans le caractère torturé de leur auteur ? Les aurait-il même écrites ? Et celles de Kafka, auraient-elles traversé les continents si elles n’avaient été dictées par l’âme sombre du Tchèque ? Allez savoir…

Il y a du bleu en chacun de nous. Certains le taisent. D’autres l’écrivent. Picasso, lui, l’a peint.

Citations

L’art et rien que l’art, nous avons l’art pour ne point mourir de la vérité

Nietzsche

Créations, Texte court

Yasmine

Elle était là, belle, grande, gracieuse. Elle dansait au milieu des tables, virevoltait, ondulait sous un nuage de voiles d’ivoire. Elle semblait sortir tout droit d’un conte de Shéhérazade, qui, chaque soir, pendant mille et une nuits où elle défiait la mort, a tenu son époux suspendu aux contes qu’elle inventait. Et lui, l’homme d’occident, lui, l’homme à la peau blanche, aux yeux d’un bleu qui n’existait pas dans les contrées qu’il foulait, n’avait de cesse de la regarder se déhancher, sensuellement, au gré des tam-tam des musiciens. Chaque geste, chaque mouvement était un hymne à la beauté, une invitation à la terre promise. Sa chevelure et ses voiles voltigeaient, portés par leur propre vent. Il maudissait ces yeux d’hommes qui la regardaient, qui la dénudaient, qui l’imaginaient déjà dans leurs lits. Lui, il avait un autre regard sur elle ; un regard pieux, un regard d’amant éperdu, noyé dans les contes où elle ne dansait que pour lui. Il n’osait plus la contempler, le feu qui lui brûlait les veines lorsque ses yeux se posaient sur ses courbes lui était insupportable. Et pourtant, il ne pouvait s’empêcher de venir chaque soir en ce lieu tamisé, où l’odeur de l’encens savamment mélangé semblait embrumer l’esprit et exacerber les sens. Plus que le vin dans sa coupe, c’est d’elle qu’il s’enivrait, de ses gestes, du mouvement de ses courbes qui épousait parfaitement chaque note de musique. Il l’aimait sans la connaître, se languissait d’elle alors que son prénom même lui était inconnu. Dieu, ce qu’il donnerait pour un regard. Aux dernières notes entamées, alors qu’il pensait son salut proche, il s’efforça encore une fois de se persuader que son obsession devait cesser. Mais lorsque, brûlé par son désir, il chercha quelque refuge dans sa boisson, il sut que cette terre d’orient allait l’accueillir pour bien longtemps encore.