Chroniques, Livres

Les bons garçons – Pierre Adrian

29 ans. C’est l’âge de l’auteur.

Je me souviens d’en avoir eu le souffle coupé lorsqu’en plein milieu de la nuit, en plein milieu du roman, je me suis mise à chercher sur le net qui était ce Pierre Adrian, capable d’écrire avec autant de force, de brutalité et de vécu l’Italie des années 70. Comme s’il y avait grandi, comme s’il parlait de choses qu’il avait lui-même connues.

29 ans. Et ce qu’il vous raconte, vous le sentez dans votre chair, autant l’odeur du laurier à la fin de l’été, la liesse de Rome le soir de la victoire du championnat d’Europe, que les tasses de café qui s’entrechoquent sur le comptoir des bars. La mer immobile et le soleil qui s’y reflète, les Fiat qui démarrent, le bruit de la ville. Tout. Vous y êtes, avec les personnages, les deux adolescentes qui veulent sortir de leur banlieue et de l’enfance, les quatre amis oisifs de la bourgeoisie romaine. La rencontre. La violence de l’adolescence, les soubresauts de ces quelques années où tout est aigu, vif, le clash sans compromission entre le possible et l’interdit. Jusqu’à l’irréparable. Jusqu’au mont Circé.

Le roman est inspiré d’un fait divers réel et sordide. Mais là n’est pas l’intérêt du livre, j’irai même jusqu’à dire qu’il le dessert un peu tant il n’en avait pas besoin pour toucher dans le mille. La fin sera d’ailleurs sans suspense si vous lisez la quatrième de couverture ou si vous tapez Circeo sur le net.

29 ans. Ce roman aurait été écrit par un auteur de deux fois son âge que je n’aurais pas cillé.

29 ans. Un grand garçon.

Aux Editions les Equateurs

Chroniques, Livres

Porc Braisé – An Yu

Le titre inhabituel attire. Entre plusieurs romans de cette rentrée littéraire, on le pioche aisément, intrigué par cette couverture bleue et ces deux mots qui donnent l’impression de clignoter dans une nuit qu’on imagine pluvieuse, noire, porteuse d’événements aux frontières du réel (référence clin d’œil la génération 90 et antérieure).

Incipit : Beijing, une jeune femme à la vie monotone découvre son mari mort dans la baignoire, à ses côtés gît un dessin d’homme poisson.
Si le début peut happer par l’intrigue, le récit se transforme rapidement en une quête intérieure et mystique dont on ne saisit pas tous les contours. Et on demeure au fil des pages dans l’attente dune clarté qui n’arrive pas. Thriller, fantaisie, fantasque, on ne sait pas bien, et si parfois le mélange donne un cocktail réussi, le risque est que parfois, on s’y perde.
Des moments agréables de lecture toutefois, principalement lorsque la jeune femme se rend au Tibet.

Pour le reste, j’avoue modestement être passée à côté.

Aux Editions Delcourt.

Chroniques, Livres

Saturne – Sarah Chiche

Le talent de Sarah Chiche pour l’écriture et le récit ne se dément pas avec ce nouveau roman. Elle vous souffle avec des phrases qui n’ont l’air de rien comme ça, mais qui englobent les vérités les plus simples et les plus déchirantes.

L’écriture pourrait déconcerter par son manque de ponctuation mais elle prend tout son sens ici, tout le roman donnant le sentiment d’avoir été écrit d’une traite, d’un souffle.
Après le fantôme de la mère, Sarah Chiche s’attaque à celui du père, qui plane en filigrane tout au long du récit, ou plutôt qui semble être le point aimanté autour duquel gravite tout le reste.

Et le reste, c’est ce que c’est que d’être un Pied-Noir en Algérie, de devoir s’en aller au plus fort des combats qui ont ensanglanté le pays, reconstruire un semblant de vie en France, ce que c’est que de naître dans une famille aisée qui se déchire autour d’une femme, de grandir dans l’ombre d’un père disparu, dans l’ombre d’une union déchaînée, irraisonnée, folle ; et peut-être plus que tout, ce que c’est que de se construire avec ce qu’on a, ce qu’on n’a pas choisi, de sombrer malgré ce qu’on a, ce qu’on n’a pas choisi.

Et d’en revenir.

Aux Editions du Seuil.
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Le pays des autres – Leila Slimani

Je n’aime pas ne pas aimer un livre. Je suis toujours gênée à l’idée de froisser le travail d’un auteur, je sais tout ce qu’il implique d’investissement, tout ce qu’il cristallise comme enjeux. Mais sur ce livre en particulier, dans ce contexte particulier, il m’importe de questionner.
Je n’avais encore jamais lu du Leila Slimani, un malaise dont j’ai mis un moment à cerner les contours m’empêchait d’ouvrir un de ses livres. J’espérais sincèrement qu’il se dissiperait avec ce roman et que je rejoindrais l’engouement de la blogosphère. Mais non. J’ai abandonné au bout du tiers.
Ça n’a pas pris. Je ne m’y suis pas retrouvée, je n’ai rien reconnu. Ou si peu.
J’aurais aimé qu’elle décrive les rues si typiques de la médina de Meknès, et, dans le détail, les tenues des anciennes, j’aurais aimé qu’à côté des odeurs d’égouts, de la teigne sur les cheveux des enfants, du sang du mouton pendant les fêtes, elle raconte les odeurs des épices, l’appel à la prière, la langue qui claque sur certaines syllables, l’obscurité de certaines ruelles, les dédales des autres, les mariages arrangés de ce temps, la complexité et la beauté des personnages qui l’ont fait, ce temps, qu’elle s’attarde sur certaines traditions qui ont fait de nos grands-mères ce qu’elles sont.
J’aurais aimé qu’elle soit nuances, subtilité, qu’elle rende compte du tableau complexe du pays à travers les yeux de ceux qui l’habitent, pas de ceux qui l’imaginent ou le fantasment.
J’aurais aimé apprendre des choses sur cette période de colonisation puis d’indépendance qui a forgé l’identité de tout Marocain, qu’elle nous dise à quel point nous sommes faits de l’histoire de ce pays, de son présent aussi, qui nous rend si sanguins dans son amour et sa détestation simultanées.
À la place, je retrouve une histoire de famille qui aurait pu se passer n’importe où, des scènes caricaturales à souhait, un manichéisme qui m’a fait bondir à plusieurs reprises, à plusieurs pages d’intervalle (Un mari et père Marocain des années 40 qui boit une bière avec sa femme – quand bien même elle est Française, sur une terrasse au vu et au su de tous, et en fait boire à sa fille. Ben voyons. Qui ne rechigne pas à ce que sa fille soit éduquée dans la religion chrétienne en plein mouvement d’indépendance. Ben voyons (bis) – cette « chronique » serait bien trop longue si je devais en citer tous les exemples).
À une autre j’aurais pu excuser la vision tronquée, alors je me demande pourquoi, il y a tant de choses à en dire de cette vie-là, pourquoi ce choix-là et pourquoi il plaît tant ici ?
Bref. Je ne sais pas de quel pays des autres Leila Slimani parle dans son roman, mais ce n’est pas certainement pas du mien.
Aux éditions Gallimard
Chroniques, Livres

Borgo Vecchio – Giosuè Calaciura

Coup de cœur et coup au cœur pour ce roman court et intense de Giosuè Calaciura. Si vous aimez les dialogues, abstenez-vous. Ce roman tout en narration dépeint la vie quotidienne, impitoyable, émouvante, des habitants du Quartier, quartier imaginaire (vraiment?) du sud de l’Italie qu’on soupçonne prendre place à Palerme.
Presque dénuée de ponctuation, de souffle, l’écriture vous transporte. Et le souffle, vous le perdrez, tandis que vous accompagnerez Cristofaro, Mimmo, Carmela, Celeste, l’agneau de novembre, les coqs adolescents, les chiens errants, tous entrelacés dans les fils impétueux de la vie, émouvants dans leurs beautés et leurs tragédies, dans leur condition si imparfaite de n’être que des créatures terrestres.
L’ambiance caractéristique du sud de l’Italie, si difficile à capter tant elle est faite de mille subtilités, transpire merveilleusement dans cette lecture singulière, forte, poétique. Et ô combien vivante.
Aux éditions Notabilia.
Chroniques, Livres

Princesse Amazigh – Siham Bouhlal

Siham Bouhlal nous livre une œuvre hors des sentiers battus, à mi-chemin entre le récit, les réflexions socio-politiques et les souvenirs d’enfance. Difficile d’ailleurs de ne pas sourire à la nostalgie de certains d’entre eux, ou de ne pas trembler à d’autres (les histoires de djinns, les contes populaires que tous ceux qui ont grandi au Maroc ont dû entendre).
Le livre est riche de références croisées entre la littérature orientale et occidentale (un wow pour avoir cité le poète Al Mutannabi à quelques pages de Shakespeare).
Si le fond peut questionner (on peut ne pas partager certaines réflexions personnelles), surprendre aussi par le mélange des genres, la plume délicate de Siham Bouhlal est un réel délice pour tous les amoureux de la langue française. Elle fait parler les papillons et les pensées, les mots semblent à son écoute, elle les manie avec grande délicatesse et beaucoup de poésie.
Et sur une note personnelle, je suis ravie d’avoir l’occasion de glisser, entre deux romans de littérature fançaise, un écrit de l’autre terre. Mon autre terre.
Coup de cœur pour les éditions Al Manar qui sont nées au Maroc avant de s’envoler pour la France, pour la qualité de l’écrit bien sûr, mais aussi du format, du papier et des dessins.
Chroniques, Livres

Les méduses – Frédérique Clémençon

Des bouts de vie qui se croisent, s’effleurent du bout des doigts, du bout des mots, s’entrechoquent à peine. Un léger bruit de cristal. Au bord de l’atlantique, au bord du CHU d’un coin paumé de France, au bord du vide qui creuse chacun de ces moments de vie, destins tout aussi paumés que le coin de France dans lesquels ils habitent.
Mais ce genre de roman, ce genre de style, c’est du déjà vu. Du déjà lu.
Lu entre les fêtes par ailleurs, un sentiment glauque qui se détache. Peut-être n’était-ce pas la meilleure période pour poser un regard froid sur les hommes, peut-être était-ce trop tôt pour mettre de côté les lumières du sapin et se plonger dans la tristesse humaine. Morose. Morne. La mort, les accidents, les vies qui additionnent les tragédies, au point de se demander si c’était vraiment nécessaire.
Ou peut-être que ce n’est simplement pas le genre de lecture pour lequel je suis faite.

Chroniques, Livres

Parce que les fleurs sont blanches – Gerbrand Bakker

Ceci n’est pas une chronique.
Ceci est le cœur qui témoigne.
Quatre livres en tout m’ont obligée à faire une halte à quelques pages de la fin tant je sentais que cette fin allait me bouleverser : Des souris et des hommes (Steinbeck), En attendant Bojangles (Bourdeaut), Cent millions d’années et un jour (Andrea), et celui-ci.
Quatre œuvres qui ont également en commun d’être des romans courts.
C’est l’histoire d’un père et ses trois fils, une mère absente, quatre « gars dans une voiture », jusqu’à l’accident qui va rebattre toutes les cartes.
C’est simple, c’est court, c’est beau.
Quelques pages pour une leçon de vie.
Parfois il est inutile d’analyser à outrance.
Parfois, il faut juste laisser les mots faire leur chemin jusqu’à vous.
Parfois, il suffit juste de ressentir.
Alors lisez juste. Et ressentez. Beaucoup.
« Parce que les fleurs sont blanches » aux éditions Grasset.
Chroniques, Livres

Le dernier Syrien – Omar Souleimane

La révolution syrienne racontée de l’intérieur, vécue par une jeunesse pleine d’espoir pour la liberté, qui se retrouve prise en étau entre les islamistes et le pouvoir. Un roman au parti pris, qui alterne les amours délicates de la vingtaine, et les horreurs d’une guerre civile innommable. l’homosexualité d’un des protagonistes a, m’a-t-il semblé, grande place dans ce récit. Et cela est raconté avec beaucoup de courage et de tendresse.
Un prisme sur l’histoire vu, vécu, raconté par des jeunes qui ont une soif de vie sans compromission, mais qui ont le malheur de ne pas être en accord avec leur temps.
L’incipit de ce roman saute aux yeux sur la couverture, à côté du drapeau Syrien et du regard de la jeune fille : « nous sommes vivants malgré les ruines qui nous entourent. » Force est de se demander ce qu’il en est des ruines intérieures, de ceux qui ont perdu un pays, une foi, une famille ?
Et de lire, au travers de la violence des rues, celle, plus contenue, peut-être même plus dangereuse pour celui qui la porte, des mots, celle qu’on glisse entre les lignes, qu’on retient trop longtemps, qu’on essaie de noyer dans un roman de 166 pages, parce qu’on a été témoin de la chute de tout ce qui nous est cher.
Un récit poignant donc. Un témoignage qui a survolé les mers pour arriver jusqu’à nous, dans les bagages et le vécu du jeune auteur qu’est Omar Youssef Souleimane.
Billets d'humeur

Un petit mot et un grand merci !

Je ne suis pas douée pour les bilans de fin d’année, pour les résolutions d’une autre encore jeune, je ne suis pas douée pour les belles photos sur les réseaux, mon compte Instagram ressemble plus à un maelström de moments, un joyeux bordel aux couleurs improbables. Il me ressemble en vrai. Et il fait son petit bout de chemin.
Tous les bilans contiennent des chiffres mais les chiffres ne sont pas mes amis, ils sont binaires et rigides, abrupts et sans demi-mesure, je leur ai toujours préféré les mots qui me permettent plus de nuances et de palettes.

Alors voilà un petit tour de magie qui transforme les chiffres en mots : cela fait maintenant un peu plus d’UNE année que cette aventure littéraire a commencé, j’ai découvert des livres que je n’aurais jamais lus sinon, rencontré des personnes dont je n’aurais jamais croisé le chemin, eu le grand privilège de mener une rencontre littéraire dans une librairie prestigieuse avec un non moins prestigieux auteur (Merci encore à la Librairie Delamain et Philippe Hayat Auteur pour leur confiance), j’ai découvert un monde si vaste que j’en suis encore sur le seuil. Alors comme tous les mondes, il est vrai, il a ses dérives et ses lois, des côtés obscurs et injustes, cruels parfois, mais il est surtout fait de gens passionnés comme il m’a été rarement donné d’en voir. En cela, je suis honorée de m’être faite une infime place parmi toutes ces personnes de talent et de passion, et je suis fière de pouvoir y participer un peu à travers les réseaux et mon modeste blog culturel.

J’ai lu une bonne QUARANTAINE de romans, participé à autant de rencontres littéraires. Je ne les ai pas tous chroniqués, j’ai eu des coups de cœur et des coups de gueule, j’en ai dévoré certains, j’en ai abandonné d’autres, mais j’ai toujours tenté de partager dans le respect de l’auteur et la totale sincérité de ce que ses lignes m’ont inspirée.
Vous êtes à présent un peu plus de SEPT-CENT sur Facebook et SIX-CENT sur Instagram à suivre mes élucubrations littéraires et artistiques.
Cela n’est pas grand chose mais c’est tout de même le monde pour moi.

De temps en temps, entre deux chroniques, je glisse modestement mes propres mots, car il n’est pas à se leurrer qu’à aimer les mots des autres, on y cherche et on y rêve ceux qu’on pourra un jour partager à notre tour.

Merci à ceux qui m’encouragent, à ceux qui me rendent meilleure aussi, merci pour les messages que je reçois parfois de votre part et qui me font chaud au cœur. Que l’année DEUX MILLE VINGT vous soit aussi douce que l’année DEUX MILLE DIX NEUF a été riche pour moi.

Amitiés, Le Calame

PS : sauras-tu retrouver les chiffres que j’ai subrepticement glissés ?
PS2 : Aux auteurs : pardon si vous ne voyez pas vos titres sur la photo, j’en ai prêté certains, offert d’autres, et lu les derniers sur la liseuse.