Créations, Poésie

Paris poète

Te souviens-tu Paris, de ces balades le long de tes quais,
Et sur le pont d’Iéna, ou était-ce le pont des arts ?
Celui où les amants cadenassent un amour vantard,
Avant que la lune ne voile leurs pas enlacés

Créations, Texte court

Une histoire de trains

Saint Nazaire. Fin de vacances scolaires.

Sur le quai, une jeune fille enlace ses parents dans une danse à trois. Jusqu’à la dernière seconde elle absorbe leur odeur, leur souffle, elle imprime les images, emmagasine leur chaleur. Le contrôleur siffle, elle se dégage en baissant les yeux, ne pas montrer son émotion, elle porte avec effort son bagage sur l’épaule, lourd comme une pierre, lourd de vêtements qui sentent bon la lessive de son enfance, lourd de souvenirs, lourd de séparation, elle embarque dans le train, choisit une place à côté de la fenêtre, un rayon de soleil absorbe le sourire incertain qu’elle tente d’esquisser.

Le train s’ébranle. Destination inconnue. Elle ne sait pas encore que ce train l’amènera à la rencontre d’elle-même. Elle ne sait pas les escales faites de dimanches pluvieux, de fêtes étudiantes, de sentiments d’étrangeté, de fins de mois difficiles, de pleurs les soirs de solitude dans son lit, de rires, de nouveaux amis, de matins gris où il faudra se traîner à la fac, de nuits trop courtes, de combinés téléphoniques grésillants, de colère, de rébellion, d’attente. Elle ne sait pas qu’il y aura beaucoup d’hivers, interminables, sombres, froids, mais qu’il y aura autant de printemps en fleurs pour leur succéder.
Elle ne sait pas que pour quelques années encore, les trains de retour auront toujours le goût du bonheur et ceux du départ le goût de l’arrachement.

A travers la vitre, ses parents la suivent du regard, cette enfant, leur enfant, qui, déjà, a un chez elle ailleurs, qui s’en va vivre sa jeunesse, ils se serrent l’un contre l’autre pour se tenir chaud, pour se donner du courage aussi, dans leur solitude à deux face à cet instant qui leur échappe, cette enfant qui leur échappe.
Leurs reflets sur la vitre se confondent un instant. Une vitre mince de quelques centimètres à peine, une vitre épaisse de toute une vie.

Elle doit avoir dix-huit ans.

J’en avais dix-sept, un 6 septembre 2002. Le lendemain, un avion décollait de Rabat pour Paris, avec à son bord, une jeune fille, une enfant encore. Et se détache déjà dans un souvenir qui la poursuivra longtemps dans sa vie d’adulte, la silhouette frêle de ses parents et de son frère, unis par la même absence. Et dans les nuits les plus froides, elle ne cessera de courir pour retrouver cette image, et s’y faire un place. Au chaud. Chez elle.

Créations, Texte court

Conversation nocturne

J’aime les mots. Pour ce qu’ils disent et ce qu’ils ne disent pas. J’aime deviner un soupir dans une virgule. J’aime le son qu’ils font en claquant dans le vide, et le silence qu’ils imposent. Plus que tout, j’aime ce qu’ils disent de nous.

Dans ma bibliothèque vous trouverez une vieille édition de Léon l’Africain d’Amine Maalouf. Le roman qui a fait qu’il y a eu un avant et un après. Vous trouverez du Sagan, du Baudelaire, du Beigbeder, du Vargas, du Shakespeare qui se disputent les centimètres de bois avec les mille et une nuits, les Omar Khayyâm, les Khalil Gibran et les Naguib Mahfouz. Vous trouverez de l’ancien et du contemporain. Du classique et du loufoque. Du policier et du roman.

Si je veux paraître plus intelligente que je ne suis, j’ajouterais que vous trouverez du Homère et du Sénèque (au fond à gauche, ils commencent à prendre la poussière).

Il est trois heures du matin et j’écris ces lignes en conversant avec ma bibliothèque. Elle me murmure quelques souvenirs. « Rappelle-toi, me dit-elle, lorsque tu as pleuré en lisant « Des souris et des hommes », tu t’en souviens ? Ou lorsque tes mains ont tremblé en tournant les quelques pages d’« Inconnu à cette adresse ». Ou lorsque tu te disais, en lisant les premiers pages d’« En attendant Bojangles » que c’était un livre amusant avant de frémir d’effroi et d’émerveillement devant le talent de Bourdeaut. Rappelle-toi comment tu as fait amende honorable en lisant Beigbeder que tu pensais un mondain sans talent. Ou encore, lorsque ton cœur a battu le rythme de la prose de Baudelaire et ensuite des quatrains de Khayyâm. Ce jour-là tu as mesuré ta chance de pouvoir lire en deux langues. Malgré les drames, malgré l’Histoire. »

Voilà donc celle que je suis. Conversant avec mes livres, un soir pluvieux de mars.

On me dit arabe, on me dit française, on me dit berbère, on me dit parisienne, on me dit casablancaise.
La vérité est quelque part entre l’Orient et l’Occident. Ce que je sais en revanche, c’est que j’appartiens à la langue universelle des mots. L’aube se lève et Paris se réveille, je vous laisse donc aux miens, en toute sincérité et sans apparats.

Créations, Texte court

Les gares

Les gares.

Les chemins qui se croisent, les destins qui s’effleurent.

Les yeux chargés d’adieux ou de retrouvailles. De promesses de ceux qui nous quittent.

Les valises qu’on trimballe comme autant de souvenirs empaquetés. Les odeurs qu’on met en boîte, les photos qu’on cache sous les pulls. La solitude qu’on roule en boule au fond du sac.

Les lèvres qui se pincent ou les embrassades qu’on ne retient plus.
Les vies qu’on laisse et celles qu’on retrouve au bout du chemin.
Les épaules qui se bousculent, les pas qui se pressent à la rencontre de l’autre, d’un train ou d’un destin. Ceux qui se traînent, lourds de celui qu’on n’attend plus.

Les vestes dont on se déleste par un jour de printemps ou les capuches qu’on rabat les jours de chagrins.

Les mains qui se cherchent une dernière fois.

Les regards qui se cherchent une première fois.

Celle qu’on laisse derrière soi et celle qu’on devient.

Créations, Texte court

Viens, prends ma main que je t’emmène…

… dans mes souvenirs, dans ces endroits où j’ai grandi, dans ces rues bercées par les odeurs d’orangers et de jasmin, dans ces océans qui n’en finissent pas.

Tu les vois toi aussi ? Ces enfants ? Comme eux, petits, nous autres cousins étions constamment fourrés les uns chez les autres. Si nos parents nous surveillaient, ils le faisaient discrètement, notre liberté nous semblait uniquement délimitée par l’horizon indéfini où le ciel se confondait avec la mer.

Je me souviens des rosiers que mon grand-père entretenait religieusement, l’odeur du pain qui cuit au four, le soleil qui baignait nos chambres de sa chaleur matinale. Tiens, regarde cette fleur rouge. C’est un hibiscus, il en fleurissait partout dans le jardin de mes grands-parents, je me souviens que le pollen laissait des traces jaunes pendant plusieurs heures sur nos mains d’enfant. Je me souviens de l’odeur de l’herbe fraîchement taillée, des orangers, des citronniers. Je me souviens des courses à n’en plus finir dans le jardin qui paraissait immense à nos yeux d’enfants, jardins où on cueillait les nèfles à mains nues ; où les bougainvilliers recouvraient les façades blanchies et râpeuses, protecteurs silencieux de l’intimité des habitants.

Créations, Texte court

Il y a dix ans (10 years challenge)

Il y a dix ans.

J’en avais vingt-quatre. La boucle rebelle et le cœur encore incertain. A vingt-quatre ans, j’étais sauvage, de ce quelque chose qui grondait mais que je savais faire taire à coups de mauvaise conscience et de «étudie, travaille, construis. Tu auras tout le temps pour te poser des questions».

A vingt-quatre ans, on ne sait pas encore à quel point « tout le temps » passe vite.

A vingt-quatre ans, les seules rides qu’on connaît sont celles que créent un sourire sur nos lèvres ou le sillon d’une larme sur nos joues.

A vingt-quatre ans, les matins ont des goûts d’éternité et les nuits taisent les tracas de nos jours.

A vingt-quatre ans, l’insouciance et l’angoisse se tiennent par la main. Nos failles sont infinies, nos vérités féroces et nos certitudes entêtées.

A vingt-quatre ans, on se croit libre de tout serment.

A vingt-quatre ans, le temps est vertige.

A vingt-quatre ans, les passions sont éternelles.

A vingt-quatre ans, on se cherche. On se trouve rarement.

A trente-quatre ans, on se trouve enfin.

Créations, Texte court

Diptyque

Je suis de cette génération née du bon côté de l’Afrique, du bon côté de la rue, du bon côté de l’échelle sociale, qui a le nom qu’il faut et les outils qu’il faut pour être armée avant même d’en connaître la signification. Cette génération qui pourrait traverser les frontières, avoir mille vies, qui a tous les choix mais ne veut renoncer à aucun. Je suis de celles et ceux qui, sans le vouloir, ont hérité d’un passé lourd, riche, et dont on a façonné le futur avant même d’avoir vu le jour.
Je fais partie de la dernière génération qui aura connu des fêtes de mariage, d’aïd, de rupture de jeûne où le traiteur n’existait pas, où les femmes s’affairaient en habits traditionnels pendant des jours, dans la bonne humeur, les blagues dont elles seules connaissent le secret, des fêtes où pendant des jours et des nuits, les maisons ne désemplissaient pas d’invités, où on dormait sur des matelas à même le sol par dizaines, dans les immenses salons marocains, où les adultes jouaient toute la nuit aux cartes, que le thé coulait à flot. Cette génération qui aura connu des grands parents qu’on appelait milala, mima ou basidi, dont certains portaient des turbans, qu’on a toujours connus en djellaba ou en kamis long, qui aura connu les Aïd el Kebir dans les patios où on raclait le sang du mouton, où nos oncles faisaient devant nos yeux les saucisses, où ça sentait le mouton grillé pendant des jours entiers. 

N’en déplaise à certains, si vous me demandez de me définir, je vous répondrai que je me sens profondément marocaine. Non par religion, épargnons-nous les amalgames inutiles, mais par culture. J’ai pourtant les mêmes frissons lorsque j’écoute Piaf, Aznavour ou Brel, que lorsque j’écoute les Qsidas marocaines. Les auteurs qui m’ont le plus inspirée sont pourtant Baudelaire, Maupassant et Hugo. Mes livres de chevet ne contiennent pourtant pas une lettre d’arabe.
Mais quelque chose, quelque chose d’à peine perceptible, de viscéral, d’ancré, d’invisible, me relie à cette culture que je proclame mienne, que je revendique de chacun de mes pores, que je rejette parfois, qui m’émeut, m’exaspère, me fait pester, m’arrache des larmes de désespoir ou de joie. Tous ceux qui auront connu l’exil, voulu ou forcé, sauront de quoi je parle. 
Il y a des odeurs qui ne trompent pas, des sensations qui vous prennent au corps et à la gorge. L’Atlantique a beau être géographiquement le même à New York, Porto ou Casablanca, le bleu de son océan n’est pas aussi bleu, les vagues n’ont pas le même goût salé, le sable n’a pas la même texture, les couchers de soleil ne sont pas aussi puissants de couleurs et de férocité.
Je suis pourtant de celles à qui une vie ne suffirait pas pour voyager le monde, mais quelque chose d’à la fois imperceptible et fort me retient à ces terres, comme une ancre qui amarre solidement un bateau à son port. 

Je fête Noël pourtant, je vis à Paris pourtant, choix non choisi, choix forcé, choix voulu. Et j’aime la France autant qu’on peut aimer une mère d’adoption. J’aime la France car elle m’a donné la langue dans laquelle je m’exprime, car elle m’a offert une liberté de pensée à laquelle je n’avais pas accès, car elle m’a offert mon mari, un homme merveilleux qui a grandi en son sein. Et je peste souvent, mon coeur saigne souvent des actualités qui déchaînent le Maroc, tressaute de joie et de fierté à certaines avancées, pleure de chagrin ou de crainte pour son salut, mais je m’astreins à un silence d’exilée, car qui suis-je, moi qui vis loin, moi qui suis partie sous un ciel plus gris mais plus éclairé, moi qui ai choisi la liberté de pensée et de mouvement sans compromission, qui suis-je pour porter un jugement ou me fendre d’une exclamation, quand je ne suis pas sur place pour les défendre et porter les armes contre celles et ceux qui veulent obscurcir le pays du soleil. 

Mais je reste l’enfant du pays, et rêve que de mon vivant, je puisse le voir grandi de ses mille beautés, enfin dégagé de ses mille contradictions. Je rêve que de mon vivant, je puisse voir la génération à venir s’y épanouir sans avoir à s’exiler sous des cieux certes plus libres, mais qui n’en demeurent pas moins des cieux étrangers.

Créations, Texte court

Vous avez dit Naples ?

Naples m’a planté quelque chose dans le coeur. Instantanément. 

« Nous sommes les Africains de l’Europe ». C’est ainsi que les Napolitains se définissent, c’est ainsi qu’ils vous accueillent lorsque vous leur dites que vous avez grandi au Maroc. Et c’est vrai. N’auraient été les filles un peu moins vêtues, ou l’alcool servi dans les rues, je pourrais aisément me croire à Casablanca : Le linge pendant aux fenêtres, la circulation embouteillée, chaotique et sonore de klaxons et de cris à tout va, les grands-mères dont on prend soin, les embrassades à profusion. 

Je me sens à l’aise dans ce chaos permanent, dans cette cacophonie de voix, de klaxons et de gestes dans tous les sens. Naples est aussi la ville de mon premier voyage seule, vers l’inconnu, un saut dans le vide, un mince filet pour me retenir au cas où. La ville du lâcher prise. Pour une fois, je n’ai rien programmé, je suis venue chez des gens que je connais à peine, et je les ai laissés m’emporter avec joie dans leur flot, dans leur tourbillon, dans leur recherche de soi et du monde, dans leurs envies d’ici et d’ailleurs, dans leur courage de vivre leurs vies, chercher leurs vérités, dans leurs blessures, leurs faiblesses, et leur générosité sans faille. 

Naples, c’est de la musique à chaque coin de rue, des pavés de ruelles qui n’en finissent pas, des bâtisses colorées encore plus spectaculaires une fois que vous en avez dépassé le seuil, des effigies à Jésus et la Vierge Marie dans les endroits les plus improbables, plus d’églises que vous ne pouvez en compter, des litres de café très serré qui se boivent cul sec au comptoir, parfois à 2 heures du matin, agrémenté d’une liqueur. Naples, c’est des criques que vous ne soupçonnez pas, savamment abritées par une nature sauvage. C’est des chants écorchés, rauques, lointains, languis d’amour et de vin.

Naples n’est pas une belle ville au sens propre du terme, elle est plus que cela. Elle est vivante, de mille petits détails qui vous accrochent le regard, de mille saveurs qui vous accrochent le palais. Elle a une âme, chargée d’une histoire millénaire qui se déverse dans les rues, en même temps que son flot humain, tout en couleurs, odeurs, en voix et en chants. 

Naples est à la croisée des continents, des civilisations. Naples est à la croisée des chemins.

Naples m’a planté quelque chose dans le coeur. Instantanément. 

Créations, Texte court

L’autre vie

Gagner correctement sa vie. Travailler d’arrache-pied, dépenser son argent en livraison repas parce qu’on n’a pas le temps de se faire à manger, en taxi, parce qu’on n’a pas le temps d’attendre le bus. Voir les saisons défiler, ou plutôt, ne pas les voir, se rendre compte un bon matin qu’il fait nuit en sortant de chez soi et que son manteau n’est pas assez chaud. Tiens, déjà l’automne ? Prendre un avion, puis un deuxième, connaître les lounges par cœur, connaître les aéroports par cœur, mais ne rien connaître du cœur des hommes. Les attentes pour avoir un wifi décent, j’attends des emails importants tu comprends ? Voir son compte en banque augmenter en même temps que diminuent le temps qu’on s’accorde, les pauses, les rires, les Noëls sans regarder les emails, sans vérifier la batterie de son portable.
Prendre deux semaines de vacances, se dire qu’on va déconnecter, dépenser une fortune pour aller loin, le plus loin possible, au soleil, et n’avoir qu’une envie : dormir, se reposer. Vérifier son téléphone quand même, allumer son ordi, se dire que le monde dépend de vous, prendre des coups de fil à 22h à cause du décalage horaire, sur un ferry, dans un métro, entrain de visiter une cathédrale. Revenir en ayant l’impression d’avoir ouvert un bureau en République Dominicaine.
S’approcher dangereusement du burn out, s’en relever en se disant attention pour la prochaine fois. Oublier.

Accumuler les lectures en attente, les sorties en suspens, les amis qu’on ira voir une prochaine fois, on a le temps de toutes façons, les films qui continuent de sortir, oui samedi prochain, peut-être, attends je vérifie mon agenda, non je ne peux pas, samedi dans un an ça te va ?

Se réveiller un jour, et avec un peu de chance, pas trop tard, se dire où sont passées les dix, quinze, vingt dernières années. Prendre un congé sabbatique. Abandonner ses réflexes de bureau, reconnecter avec la vie, reconnecter avec soi, rencontrer de nouvelles personnes, de nouvelles façons de vivre. Voir Paris comme on ne l’avait jamais vu avant. Se dire que Paris, au final, c’est vraiment beau quand on lève les yeux des trottoirs, quand on sort des couloirs infinis du métro. Prendre le temps, ne plus être pressé, ne plus courir derrière un bus, un contrat ou une promotion. Ne plus pester parce que le train est en retard. Pas grave, j’ai le temps. Avoir envie d’une garde robe plus claire, plus déjantée, exit les tailleurs. Aller au cinéma à 15h de l’après-midi. Partir en week end de mardi à jeudi. Se lever un matin pour voir l’aurore qui se lève. Se lever un matin pour voir l’été qui se lève. Se lever un matin, avoir envie de mer, prendre le premier train, pas de retour, on verra, j’ai le temps. Voir son compte en banque diminuer en même temps qu’augmentent le temps qu’on s’accorde, les pauses, les rires, les envies d’ailleurs. Sourire aux gens, et avoir des sourires en retour. S’entendre dire par de parfaits inconnus « Vous avez une belle âme, Mademoiselle ». Dire à de parfaits inconnus « Et que la paix soit sur vous également Monsieur ». Avoir conscience du temps qui coule, de sa finitude. Avoir une envie furieuse de vivre. Prendre son stylo, écrire la première ligne puis la deuxième. Lancer un site web. En quête de sens.

Et tout recommencer.

Créations, Texte court

Yasmine

Elle était là, belle, grande, gracieuse. Elle dansait au milieu des tables, virevoltait, ondulait sous un nuage de voiles d’ivoire. Elle semblait sortir tout droit d’un conte de Shéhérazade, qui, chaque soir, pendant mille et une nuits où elle défiait la mort, a tenu son époux suspendu aux contes qu’elle inventait. Et lui, l’homme d’occident, lui, l’homme à la peau blanche, aux yeux d’un bleu qui n’existait pas dans les contrées qu’il foulait, n’avait de cesse de la regarder se déhancher, sensuellement, au gré des tam-tam des musiciens. Chaque geste, chaque mouvement était un hymne à la beauté, une invitation à la terre promise. Sa chevelure et ses voiles voltigeaient, portés par leur propre vent. Il maudissait ces yeux d’hommes qui la regardaient, qui la dénudaient, qui l’imaginaient déjà dans leurs lits. Lui, il avait un autre regard sur elle ; un regard pieux, un regard d’amant éperdu, noyé dans les contes où elle ne dansait que pour lui. Il n’osait plus la contempler, le feu qui lui brûlait les veines lorsque ses yeux se posaient sur ses courbes lui était insupportable. Et pourtant, il ne pouvait s’empêcher de venir chaque soir en ce lieu tamisé, où l’odeur de l’encens savamment mélangé semblait embrumer l’esprit et exacerber les sens. Plus que le vin dans sa coupe, c’est d’elle qu’il s’enivrait, de ses gestes, du mouvement de ses courbes qui épousait parfaitement chaque note de musique. Il l’aimait sans la connaître, se languissait d’elle alors que son prénom même lui était inconnu. Dieu, ce qu’il donnerait pour un regard. Aux dernières notes entamées, alors qu’il pensait son salut proche, il s’efforça encore une fois de se persuader que son obsession devait cesser. Mais lorsque, brûlé par son désir, il chercha quelque refuge dans sa boisson, il sut que cette terre d’orient allait l’accueillir pour bien longtemps encore.