Créations, Texte court

Un coeur, deux pays

Je porte mes identités en moi comme les nations portent leur histoire. Elles sont ma croix, elles sont ma folie. Elles sont ma plus grande bénédiction. Elles sont mes chaînes et mes libertés.

Mes mains écrivent le français et l’arabe. Je te parlerai la langue chantante de Molière ou gutturale de la Mecque.

Je te parlerai en dialecte si tu le souhaites, mais on ne m’a pas appris à parler amazigh, pourtant berceau du pays où je suis née. J’ai côtoyé les grands et les plus pauvres, je sais manger à la main ou avec des couverts d’argent. Tu pourras me voir vêtue d’une robe ou d’un caftan. Je me voilerai la tête en entrant dans une mosquée, et la courberai dans une église. J’ai appris à disserter en français et en arabe, dans une même phrase, je peux mélanger les deux, tu t’en étonnes souvent.

On m’a appris qu’un jour, je devrais partir, depuis, je ne sais plus rester. Depuis, mes pas chancellent en Europe et mon cœur bat des deux côtés de la Méditerranée.

Dans mes gênes coule le soleil, le sable du désert et les gloires amazigh, mais le vent et les montagnes y ont aussi fait leur place. Je porte en moi l’histoire des sultans, des rois, des tribus, mais je me nourris aussi de celle de la renaissance et de la révolution.

Alors de grâce, ne me demande pas de choisir. Un cœur qui choisit est un cœur qui se brise.

Créations, Texte court

Amours bancales

À tous ces prénoms gravés sur les bancs de Paris et d’ailleurs, à toutes ces initiales creusées dans le bois de nos tables de classe, à tous ces cœurs timides, imparfaits, égratignés, scellés dans la fureur de l’adolescence, à toutes ces équations sans variable, sans inconnue, à toutes ces promesses gravées dans le silence des objets, jurées sur l’écorce des arbres en fleurs.

A vous tous qui vous êtes aimés à l’aube de votre jeunesse, lorsque tout était écorché, pur, impossible et vrai, à vous les Hélène+Arthur, Nouha+Hicham, D&F, Mélanie+Mehdi, A+N, dites-moi, qu’êtes-vous devenus ?

PS : les initiales et prénoms ont été choisis au hasard. Toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé serait purement fortuite 🙂

Créations, Nouvelles

Bba, le vieil homme et moi

Il fut un temps, dans une contrée non lointaine, entre déserts et montagnes, entre plaines et vallons, un homme, plus vieux que vieillard, qui avait le même trajet tous les matins depuis de longues années.

Aux premières lueurs de l’aube, quelle que soit la saison ou l’humeur du ciel, on le voyait apparaître au seuil de son logis, et traverser le village, étrange silhouette fantasmagorique qui hantait le réveil des habitants, courbée sous une charge invisible, chapeau élimé vissé jusqu’aux yeux, canne de vieux bois usé à la main.
Comme dans tout village où il ne se passe jamais grand-chose, sa dégaine, son trajet quotidien et mystérieux alimentèrent très vite les fables les plus romanesques, les peurs les plus primaires et les commérages les plus terribles. On le disait fou, on le disait ensorcelé, les mères interdisaient à leurs enfants de s’approcher de lui. Plus que tout, on racontait qu’il fallait absolument éviter de croiser son regard, que le diable agissait au travers de ses yeux pour recruter et damner les pauvres âmes mortelles.

Les passants, qui d’aventure se retrouvaient sur son passage, psalmodiaient des prières en baissant la tête, et ceux qui avaient eu le malheur – ou la curiosité, de croiser son regard, et de s’y attarder, rapportaient par la suite des fièvres et des délires qui ne pouvaient être que l’œuvre du malin.
Ne connaissant rien de lui, au village, tout le monde l’appelait « Bba », un terme sciemment générique qui pourrait désigner un père ou un grand père. Mais on ne lui connaissait ni de fils, ni de petit-fils. Les plus anciens se rappelaient son arrivée au village comme d’un jour orageux et sombre. Ils racontaient qu’il était arrivé par la route principale, à pied, un sac de toile élimé sur l’épaule, qu’il s’était enquis d’un toit, et qu’il s’était acquitté, comptant et d’avance, du loyer d’une masure qui n’en valait pas la moitié.

Le propre des villages pauvres et oubliés, coincés entre les montagnes et les mers, délaissés par les cieux et la fortune, est de trouver distraction à leurs malheurs et à leur ennui. Le propre des miséreux est de bâtir des fables, de convoquer les esprits pour les étayer, de vendre des talismans pour s’en prémunir. Le propre des crédules est d’y croire. Et le propre des enfants est de les braver.
Les enfants donc, les plus farouches d’entre eux, s’essayaient à suivre Bba en lui jetant des rires, les plus cruels, enhardis par l’effet de la meute, lui jetaient des pierres.
Ni cruel, ni farouche, je me rangeais plutôt du côté des timides, et j’avais, comme tous les enfants de mon âge, entendu ces fables et obéi à ma mère de crainte d’être enlevé par Bba.

Nous vivions avec ma mère et mes sœurs dans la maison la plus excentrée du village, celle au bord de la route, ce qui fait que tous les matins, quelques instants après le lever du soleil, je voyais passer Bba au loin. Avec les années, j’appris à reconnaître sa silhouette courbée, à l’anticiper, à l’attendre, et – est-ce parce qu’il trompait mon ennui d’enfant dans un village reculé ? à l’espérer. Il avait une démarche lourde mais auguste, un port arqué mais majestueux.  Mon instinct premier ne me murmurait aucune défiance envers l’étranger, mais à huit ans, quel poids pouvait avoir l’instinct d’un enfant face à la vérité des hommes ? Il ployait le dos sous le poids d’une charge mystérieuse, je ployais mes doutes sous la certitude de la foule. Pourtant, je ne sais quel élan me poussa un jour à le suivre. Aujourd’hui, je sais simplement que quelle que soit l’inconsciente folie qui naquit en moi ce jour-là, je n’aurais pas pu m’y dérober, et que toutes craintes qu’on ait pu m’inculquer, l’élan s’en trouva à cet instant-là plus fort. Il fut une évidence.

Créations, Texte court

Ivresse d’un soir

Le vin l’enivre, elle susurre qu’elle aimerait bien un autre verre, il se laisse faire avec délice, il pense qu’il a le contrôle mais elle tire toutes les ficelles, elle le laisse prendre les décisions, l’hameçon se tend, invisible, irréversible, la toile est tissée, prête à se refermer sur lui qui ne sait rien du malheur qui va s’abattre pour quelques heures avec elle. Elle sait à quel moment frapper, elle sent le moment qui approche, elle a l’habitude, mais lui ne sait rien, il sourit d’un bonheur auquel il peine à croire, la promesse d’une solitude qui s’effriterait dans ses bras, qui ne serait plus la seule compagne de ses nuits vides.

Une main qui frôle son bras, par inadvertance pense-t-il, il ne sait pas que tout est calculé, depuis le soir où elle a jeté son dévolu sur lui sur le site de rencontre.

Elle rit à ses blagues, passe une main séductrice dans ses cheveux, un doigt à ses lèvres rouge vif.

Le piège se referme, il lui donnerait son âme, elle lui donnera son corps.

Il tentera de l’oublier dans les bras d’une autre, dans quelques nuits, il rallumera son ordinateur, les yeux scannant les profils de ces femmes dont il cherchera dans chaque sourire, chaque regard, chaque ride, une ombre d’elle, un souvenir à embrasser.

Mais pour l’heure, il frisonne d’un bonheur nouveau et empoisonné.

Créations, Texte court

Ambiance à emporter

Ils ne me voient pas, ils ne voient personne, dans ce petit cocon qu’ils ont créé, ils se retrouvent une fois le dernier client parti, la pancarte qu’on pivote d’une main rapide “it’s closed”. Ils s’attablent, la journée est finie, mais pour eux, ainsi vue de l’intérieur, la pancarte dit encore “it’s open”. Le tableau me réchauffe le cœur, par cette froide soirée d’automne, à peine m’autorise-je à leur voler ce cliché, du dehors, la couleur brique, les lumières tamisées, le café que je sens d’ici, la pluie qui bat le bitume mais qui est couverte par leurs rires, par cette poignée d’amis qui défie l’automne, par cette scène de vie si banale, ce bonheur furtif, duquel restera le souvenir des éclats de voix dans leur mémoire, et ces modestes lignes sur le papier.

Créations, Poésie

Paris poète

Te souviens-tu Paris, de ces balades le long de tes quais,
Et sur le pont d’Iéna, ou était-ce le pont des arts ?
Celui où les amants cadenassent un amour vantard,
Avant que la lune ne voile leurs pas enlacés

Créations, Texte court

Une histoire de trains

Saint Nazaire. Fin de vacances scolaires.

Sur le quai, une jeune fille enlace ses parents dans une danse à trois. Jusqu’à la dernière seconde elle absorbe leur odeur, leur souffle, elle imprime les images, emmagasine leur chaleur. Le contrôleur siffle, elle se dégage en baissant les yeux, ne pas montrer son émotion, elle porte avec effort son bagage sur l’épaule, lourd comme une pierre, lourd de vêtements qui sentent bon la lessive de son enfance, lourd de souvenirs, lourd de séparation, elle embarque dans le train, choisit une place à côté de la fenêtre, un rayon de soleil absorbe le sourire incertain qu’elle tente d’esquisser.

Le train s’ébranle. Destination inconnue. Elle ne sait pas encore que ce train l’amènera à la rencontre d’elle-même. Elle ne sait pas les escales faites de dimanches pluvieux, de fêtes étudiantes, de sentiments d’étrangeté, de fins de mois difficiles, de pleurs les soirs de solitude dans son lit, de rires, de nouveaux amis, de matins gris où il faudra se traîner à la fac, de nuits trop courtes, de combinés téléphoniques grésillants, de colère, de rébellion, d’attente. Elle ne sait pas qu’il y aura beaucoup d’hivers, interminables, sombres, froids, mais qu’il y aura autant de printemps en fleurs pour leur succéder.
Elle ne sait pas que pour quelques années encore, les trains de retour auront toujours le goût du bonheur et ceux du départ le goût de l’arrachement.

A travers la vitre, ses parents la suivent du regard, cette enfant, leur enfant, qui, déjà, a un chez elle ailleurs, qui s’en va vivre sa jeunesse, ils se serrent l’un contre l’autre pour se tenir chaud, pour se donner du courage aussi, dans leur solitude à deux face à cet instant qui leur échappe, cette enfant qui leur échappe.
Leurs reflets sur la vitre se confondent un instant. Une vitre mince de quelques centimètres à peine, une vitre épaisse de toute une vie.

Elle doit avoir dix-huit ans.

J’en avais dix-sept, un 6 septembre 2002. Le lendemain, un avion décollait de Rabat pour Paris, avec à son bord, une jeune fille, une enfant encore. Et se détache déjà dans un souvenir qui la poursuivra longtemps dans sa vie d’adulte, la silhouette frêle de ses parents et de son frère, unis par la même absence. Et dans les nuits les plus froides, elle ne cessera de courir pour retrouver cette image, et s’y faire un place. Au chaud. Chez elle.

Créations, Texte court

Conversation nocturne

J’aime les mots. Pour ce qu’ils disent et ce qu’ils ne disent pas. J’aime deviner un soupir dans une virgule. J’aime le son qu’ils font en claquant dans le vide, et le silence qu’ils imposent. Plus que tout, j’aime ce qu’ils disent de nous.

Dans ma bibliothèque vous trouverez une vieille édition de Léon l’Africain d’Amine Maalouf. Le roman qui a fait qu’il y a eu un avant et un après. Vous trouverez du Sagan, du Baudelaire, du Beigbeder, du Vargas, du Shakespeare qui se disputent les centimètres de bois avec les mille et une nuits, les Omar Khayyâm, les Khalil Gibran et les Naguib Mahfouz. Vous trouverez de l’ancien et du contemporain. Du classique et du loufoque. Du policier et du roman.

Si je veux paraître plus intelligente que je ne suis, j’ajouterais que vous trouverez du Homère et du Sénèque (au fond à gauche, ils commencent à prendre la poussière).

Il est trois heures du matin et j’écris ces lignes en conversant avec ma bibliothèque. Elle me murmure quelques souvenirs. « Rappelle-toi, me dit-elle, lorsque tu as pleuré en lisant « Des souris et des hommes », tu t’en souviens ? Ou lorsque tes mains ont tremblé en tournant les quelques pages d’« Inconnu à cette adresse ». Ou lorsque tu te disais, en lisant les premiers pages d’« En attendant Bojangles » que c’était un livre amusant avant de frémir d’effroi et d’émerveillement devant le talent de Bourdeaut. Rappelle-toi comment tu as fait amende honorable en lisant Beigbeder que tu pensais un mondain sans talent. Ou encore, lorsque ton cœur a battu le rythme de la prose de Baudelaire et ensuite des quatrains de Khayyâm. Ce jour-là tu as mesuré ta chance de pouvoir lire en deux langues. Malgré les drames, malgré l’Histoire. »

Voilà donc celle que je suis. Conversant avec mes livres, un soir pluvieux de mars.

On me dit arabe, on me dit française, on me dit berbère, on me dit parisienne, on me dit casablancaise.
La vérité est quelque part entre l’Orient et l’Occident. Ce que je sais en revanche, c’est que j’appartiens à la langue universelle des mots. L’aube se lève et Paris se réveille, je vous laisse donc aux miens, en toute sincérité et sans apparats.

Créations, Texte court

Les gares

Les gares.

Les chemins qui se croisent, les destins qui s’effleurent.

Les yeux chargés d’adieux ou de retrouvailles. De promesses de ceux qui nous quittent.

Les valises qu’on trimballe comme autant de souvenirs empaquetés. Les odeurs qu’on met en boîte, les photos qu’on cache sous les pulls. La solitude qu’on roule en boule au fond du sac.

Les lèvres qui se pincent ou les embrassades qu’on ne retient plus.
Les vies qu’on laisse et celles qu’on retrouve au bout du chemin.
Les épaules qui se bousculent, les pas qui se pressent à la rencontre de l’autre, d’un train ou d’un destin. Ceux qui se traînent, lourds de celui qu’on n’attend plus.

Les vestes dont on se déleste par un jour de printemps ou les capuches qu’on rabat les jours de chagrins.

Les mains qui se cherchent une dernière fois.

Les regards qui se cherchent une première fois.

Celle qu’on laisse derrière soi et celle qu’on devient.

Créations, Texte court

Viens, prends ma main que je t’emmène…

… dans mes souvenirs, dans ces endroits où j’ai grandi, dans ces rues bercées par les odeurs d’orangers et de jasmin, dans ces océans qui n’en finissent pas.

Tu les vois toi aussi ? Ces enfants ? Comme eux, petits, nous autres cousins étions constamment fourrés les uns chez les autres. Si nos parents nous surveillaient, ils le faisaient discrètement, notre liberté nous semblait uniquement délimitée par l’horizon indéfini où le ciel se confondait avec la mer.

Je me souviens des rosiers que mon grand-père entretenait religieusement, l’odeur du pain qui cuit au four, le soleil qui baignait nos chambres de sa chaleur matinale. Tiens, regarde cette fleur rouge. C’est un hibiscus, il en fleurissait partout dans le jardin de mes grands-parents, je me souviens que le pollen laissait des traces jaunes pendant plusieurs heures sur nos mains d’enfant. Je me souviens de l’odeur de l’herbe fraîchement taillée, des orangers, des citronniers. Je me souviens des courses à n’en plus finir dans le jardin qui paraissait immense à nos yeux d’enfants, jardins où on cueillait les nèfles à mains nues ; où les bougainvilliers recouvraient les façades blanchies et râpeuses, protecteurs silencieux de l’intimité des habitants.