Chroniques, Livres

Grace – Paul Lynch

Pas de suspense inutile, ce livre est un chef d’œuvre. Et je ne serais pas surprise qu’on cite « Grace » dans quelques siècles comme étant un classique, et Paul Lynch comme étant un auteur incontournable du 21ème siècle. Oui. Rien que ça.

Il y a quelque chose d’inaccessible dans ce roman tant il referme certaines vérités de ce monde. Dans une langue parfaitement maîtrisée où je lis parfois les descriptions de Flaubert et la rage de Zola, le mystique et la réalité se confondent, la poésie et l’horreur valsent à deux, et créent un tapis de brume pour amortir la chute silencieuse et brutale d’une adolescence volée.

Grace. Ou comment se construire sur les routes faméliques de l’Irlande du Nord en 1845, à 14 ans, au sortir de l’enfance, comment surmonter le deuil de ce qui a été et de ce qui advient, comment garder l’espoir de l’enfant dans un corps qui se métamorphose par la grâce de la nature ou sa cruauté, comment se créer ses propres fantômes pour ne pas céder à la folie.

Le chemin de croix d’une enfant devenue adulte avant l’heure dans le tumulte des vents du Nord ; et sa force, qui irradie du début à la fin, à chaque ponctuation, à chaque souffle, dans chaque village, dans chaque rencontre.

Paul Lynch a réussi le coup de maître de tailler de la dentelle dans du plomb, et cela est d’autant plus admirable que je pensais l’auteur mû par la lucidité inévitable de l’âge. Mais Lynch n’a pas 42 ans, et déjà, il a saisi l’essentiel.

Chroniques, Livres

“La Citadelle” Eric Metzger

Cher Eric,

Quelques mots sur ton dernier roman “La Citadelle”.

Tu bases sa trame sur l’idée judicieuse de convoquer Stendhal pour raconter l’inachevé, l’inaccompli, ces vies qu’on passe parfois sans oser, par orgueil, par crainte du rejet et de l’abandon. Et cette question comme un point d’orgue qui revient et revient toujours “Et si j’avais…?”. Tu fais évoluer le narrateur dans les pas de Julien Sorel, héros malheureux dans “Le Rouge et le Noir”. Une des forces de ton roman tient donc dans ce parallèle qui amène des questions justes et une perspective de lecture originale.

Je n’ai rien à redire sur l’écriture, douce, belle, poétique. On sent l’influence des grands maîtres et malgré tout ta plume reste très personnelle. Je n’ai rien à redire non plus sur la description des paysages, tu as su capter la grâce et la rudesse de la Corse, tu l’as rendue vivante sur tes pages.

Mais une question qui m’accompagne durant ma lecture : Quelle retenue t’a donc empêché d’aller plus loin encore dans la noirceur du narrateur, dans ses angoisses, dans ses ambivalences ? Quelle pudeur t’a retenu de pousser le parallèle stendhalien dans ses confins, de mettre autant de couleurs dans les interactions du narrateur avec lui-même que dans les montagnes et les cieux corses que tu décris ?

Chroniques, Livres

“Un roman français” – Frédéric Beigbeder

J’ai découvert l’écrivain sur le tard, j’avais, je l’avoue, quelques préjugés sur l’homme. Je présumais entre-autres un ennui qui a poussé le mondain à publier quelques lubies de sa vie pour se divertir. Je n’avais peut-être pas tout à fait tort, mais là où je fais amende honorable, c’est que le mondain a du talent.

Je me suis surprise à éprouver de la tendresse pour les errements de Beigbeder, pour ses amours inconstants, pour l’inconscience qui dicte à sa plume sa condition d’humain dans sa forme la plus crue. Malgré son patronyme. Ou alors grâce lui ? Dire que les fées se sont penchées sur son berceau serait un euphémisme. Né dans l’opulence de son rang, et la noblesse de son nom, il aurait pu jouir dans un cercle fermé de sa cuiller d’argent et batailler contre lui-même, son œdipe, ses ascendants et descendants dans le divan tiède et promis à la discrétion quasi-hippocratienne de sa psychanalyse. Mais non. Il fallait un frère. Un aîné. Celui qui réussit tout, celui qui hérite des traits, du sens des affaires, celui qui se fait décorer de la légion d’honneur le jour où son cadet sort de prison. Il fallait un divorce, il fallait un héritage lourd, des ancêtres glorieux, autant d’ombres accolées à celles de ses pas. Il fallait ça et une bonne dose de névrose pour choisir de divulguer ses soupirs, ses vices, ses addictions légendaires et diverses.

Je soupçonne un brin de voyeurisme qui pousse les lecteurs comme moi à s’inviter ainsi dans un monde hors de portée, un monde d’argent, de drogues, de célébrités, d’hôtels hors de prix et de réceptions mondaines, mais s’il n’y avait que cela, je me serais lassée. Ce qui rend son écriture percutante, et la lecture de ses frasques touchante, c’est de finalement constater que, derrière ce faste et apparats, l’homme est toujours là, pétri des mêmes névroses que le commun des mortels, dans la nudité fragile de ses écorchures qui sont, du reste, assez universelles.

Délit d’exhibitionnisme ? Peut-être. Avons-nous besoin de tout savoir ? Peut-être pas. Charge au lecteur de fantasmer sur ce qui est vrai ou non d’ailleurs. Ce qui est certain, c’est qu’il aurait été dommage de se priver d’une littérature contemporaine de qualité, d’un esprit certes torturé mais bien conscient de ses capacités et de ses limites. Et certainement plus au fait des choses de ce monde que le crédule au cœur d’artichaut qu’il dépeint à l’encre de son fusain mont-blanc.

Chroniques, Livres

“La guerre des pauvres” Eric Vuillard

Les exaspérés sont ainsi, ils jaillissent un beau jour de la tête des peuples comme les fantômes sortent des murs

Eric Vuillard

Une écriture mordante. Une lecture politique. Un sujet qui fait écho à l’actualité, même cinq cents ans plus tard. Surtout cinq cents ans plus tard.

16ème siècle. Prémices de la Réforme et des guerres de religions qui sont sur le point d’opposer catholiques et protestants et qui vont ensanglanter l’Europe. Thomas Müntzer, prédicateur allemand, se soulève et attise la foule, à l’heure où la foule n’a plus rien. Et l’ennemi qui prend très vite la forme du Grand, du Prince, du Riche, de la Seigneurie et de l’Eglise auxquels il prône l’austérité, et auxquels il promet l’enfer.

Dans ce texte court, il n’y a pas de parti pris, encore moins de héros. Si le récit se développe à travers la vie de Müntzer, les faits sont racontés avec la distance qui leur est due, et le récit en tire ainsi une de ses forces majeures. Il n’y a ni juste, ni bon, ni méchant, la violence de Müntzer ne vaut pas plus que celle des puissants. Elles s’amalgament pour mettre en exergue la bêtise humaine dans son ensemble.

Bien sûr, il était à propos de sortir de manifeste en pleine crise des gilets jaunes, les pauvres qu’on oppose aux opulents, encore et toujours ce fossé, ce cratère, cette division. Moi je dirais, loin de ceux que j’entends crier à l’opportunisme, que bien au contraire, le choix du calendrier est judicieux. Car, en rappelant des faits qui reviennent en boucle un demi-millénaire plus tard, même sous une autre forme, Eric Vuillard nous dresse un tableau tristement ironique : Malgré tous nos progrès, technologiques et humains, nous en sommes encore là, férus des mêmes combats qu’au moyen-âge.

Alors certes, nous ne décapitons plus ceux qui s’élèvent par la voix ni ceux qui règnent par la force, nous ne crevons plus les yeux des élus déchus ou des traîtres, nous ne promettons plus le bûcher aux athées, mais au fond valons-nous mieux que nos aînés dans nos démocraties étouffées, dans nos semblants de civilités, dans nos parlements tout en dorures et en apparat ?

Ce sont ainsi toutes ces questions, non posées, non formulées, qui ne manqueront pas d’apparaître en filigrane dans votre lecture.

Donc un calendrier peut-être opportun, mais qui n’enlève rien à l’intelligence de ce texte et de son auteur.

Chroniques, Livres

Les porteurs d’eau – Atiq Rahimi

La plus belle dédicace du salon du livre 2019, signée Atiq Rahimi (qui, décidément, écrit bien dans tous les sens du terme !) pour son dernier roman « Les porteurs d’eau ».

Un très beau récit à la manière d’un conte sur la recherche de soi et de ses origines. Par la voix de deux héros, l’un parti, l’autre resté.

Un chapitre après l’autre, on découvre Yusuf, le porteur d’eau, celui qui est resté, dans ce Kaboul aux mains des talibans; la description des montagnes afghanes adoucit à peine la terreur qui s’abat sur l’hiver du jeune homme. Et Tamim, devenu Tom en Europe, celui qui est parti, et qui n’est pas dupe qu’un passé reste toujours un passé qu’on trimballe, quand bien même on cherche à le fuir dans les bras d’une nouvelle femme ou d’une nouvelle ville, quand bien même on cherche à le diluer en s’abandonnant aux peintures de Rembrandt ou aux effluves passagers des nuits amstellodamoises.

Premier roman du Goncourt 2008 écrit directement en français, il invite au voyage, d’abord dans les hivers afghans, mais surtout, surtout à l’intérieur de soi.

Mention spéciale à la deuxième partie du livre que j’ai trouvée grandiose.

Rencontre avec Atiq Rahimi au salon du livre de Paris – Mars 2019
Chroniques, Livres

“Je t’ai oubliée en chemin”

De Pierre-Louis Basse

J’ai lu des chroniques qui ont eu peu de sympathie envers ce roman. Moi j’ai été touchée par ce texte. Un cri, un cheminement de 125 pages, au rythme d’une marche dans la forêt de Bernay, en Normandie française. Marcher pour reprendre vie, contre le désespoir, contre la chute et le chagrin.

Oui c’est décousu, comme tout chagrin qui vous plonge dans un état où le raisonnement du commun des mortels ne fait plus loi; ne vous restent que les souvenirs, comme une déchirure à oublier; les paysages, les choses aimées avec l’être aimé, toutes ces beautés qui font violence et qu’il est urgent et vital d’oublier.

Oui c’est cru, parfois. Mais j’entends ces passages comme une colère, un besoin illusoirement salutaire de faire mal à celle qui part. Une théorie comme une autre.

« Je t’ai oubliée en chemin » est un combat pour et contre l’oubli. Cet état bancal et si commun de tous ceux qui ont aimé et qui ont perdu.

Marcher et écrire pour ne pas sombrer. Un chemin de croix que j’ai emprunté, lectrice silencieuse, aux côtés de Pierre-Louis Basse, avec l’humilité et la gratitude de celle à qui on laisse voir une fragilité.

Chroniques, Livres

Né d’aucune femme – Franck Bouysse

Il y a des lectures dont on ne sort pas indemne. « Né d’aucune femme » est de celles-là. On se demande tout au long si l’horreur va cesser, on appelle de tous ses vœux une accalmie dans ces destins tragiques, qu’on puisse reprendre un tant soit peu de souffle.

Pour la première fois, je ne saurai dire avec précision si j’ai aimé. Je pense d’ailleurs qu’il ne s’agit pas d’aimer ou non, ce que provoque ce récit va bien au-delà de cela. Ce que je sais en revanche, c’est que je n’ai pas pu décrocher de cette lecture. J’ai été piquée, droguée dès la première page, par ce destin qui n’en finissait pas de souffrir, ce mal qui ne finissait pas de grandir, allant jusqu’à s’exorciser des pages pour aller trouver écho dans les tripes du lecteur. Longtemps j’ai été poursuivie par l’ombre de l’héroïne, ses souffrances, son enfance volée, ses amours contrariées. Ma raison me sommait pourtant de me distancier du récit, arguant dans un coin rationnel que tant de tragédies s’abattant sur une seule personne ne favorisait que le sensationnel et que béatement je m’y engouffrais. Une défense pour ne pas vouloir croire que tant de silence peut s’abattre sur une seule et unique personne ? sur une famille ? sur un microcosme ? Je n’en sais rien. Mais si le succès d’un livre, en dépit de toute logique, et au-delà de toute raison, se mesure au frisson qu’il fait bouger dans nos entrailles, et à ce qu’il laisse comme creux dans notre ventre, alors ce roman est définitivement une réussite.

Photo : Rencontre avec l’auteur Franck Bouysse organisée par la librairie Ici Grands Boulevards. Un auteur qui, je le cite “veut faire parler le silence”, et qui “jette du sable dans l’étang”, car, dit-il, il finira bien un jour par avoir pied.
Un ravissement à lire, un ravissement à écouter.

Chroniques, Livres

Rencontre avec Sarah Chiche “Les enténébrés”

Sarah Chiche a la tête de la bonne copine. Celle avec qui on a envie de refaire le monde et le défaire. Elle aura toujours le bon mot, le beau mot.
Psychanalyste, psychologue et écrivain, son visage vous donne tantôt à voir une gravité de celles qui ont entendu toutes les vérités du monde, ou un sourire jusque dans ses yeux qui s’étirent, se referment sur des pupilles bleues. Un regard qui dévoile ou retient à dessein. Une dualité qu’elle entretient peut-être. Son sourire n’illumine pas que son visage, il ricoche sur chaque mur, sur chaque livre de la librairie où a lieu la rencontre, et vient vous trouver sur votre chaise.

Dans son dernier roman « les enténébrés », son héroïne s’appelle Sarah, comme elle. Chiche comme elle. Elle est psychologue, a un enfant, toujours comme elle. Elle se défend pourtant que son roman soit une auto-fiction et soutient mordicus qu’elle veut qu’il soit lu et entendu pour que chacun puisse s’y reconnaître et aller de ses propres projections, fantasmes ou associations.

Mais peut-on réellement écrire sans y mettre une part de soi ? A fortiori lorsque l’on nomme l’héroïne de son personnage de son nom ? Elle seule le sait. Et quelque part, tant mieux si elle souhaite garder le mystère.

Ses livres fétiches ? Le livre de l’intranquillité de Fernando Pessoa et l’homme sans qualités (Tome 2 précise-t-elle) de Robert Musil. Son film fétiche : un titre que je n’ai pas retenu d’un réalisateur Japonais que je n’ai pas retenu (Sarah, si tu me lis…).

Ses goûts, à l’image de son personnage (réel cette fois) détonnent, rajoutent à cette chose un peu mystique qui l’auréole et que je ne saurais nommer avec exactitude. Ses silences ont quelque chose de vibrant. Oserais-je même utiliser le mot « violent » ?

Quant au roman, je n’en suis qu’à la moitié, et tant de choses à en dire. Je vous en parle très vite.

Un grand merci à la librairie Delamain que j’ai découverte à cette occasion avec ravissement, et à ses libraires passionnés qui m’ont fait me rappeler à quel point le monde livresque est infini.

Chroniques, Livres, Théâtre

Edmond

Je m’insurge, je m’indigne.

Et si je m’autorise une rime malheureuse, je persiste et je signe : Edmond de Rostand ne peut en aucun cas être ce personnage simplet, faible, tremblotant, à qui l’idée de la génialissime pièce Cyrano lui serait venue comme ça, en ne faisant que retranscrire bêtement les amourettes de son compagnon de beuverie. Parce que si vous vous fiez à la pièce de Michalik et au film qui en découle, c’est ainsi qu’il est présenté.

L’idée a pourtant du mérite, celle de remettre un auteur injustement oublié sur le devant de la scène (si on vous dit Cyrano, vous penserez probablement à un célèbre nez, si on vous dit Rostand, vous serez en droit de vous demander si ce n’est pas le nom d’un village français). Mais quel gâchis. Il est dépeint sur scène et à l’écran comme un jeune homme fade, balbutiant, s’excusant presque d’exister, raillé par ses pairs, effacé, efforcé, aussi profond qu’une flaque d’eau en période de sécheresse, mari insipide, père peinant à imposer son autorité à des enfants qui le fuient.

Non, c’est absurde.

Chroniques, Livres

ça raconte Sarah

Ça raconte Sarah.
Ça raconte une soirée froide de novembre.

Ça raconte une lecture, puis une rencontre à la maison de la poésie.

Ça raconte une auteure pleine de jeunesse, une plume mordante, étrangement mature, de celles qui ont déjà vécu plusieurs vies.

Ça raconte ce lien qu’on appelle parfois amour, celui qui entaille jusque dans la chair, qui brûle jusqu’à la moelle, qui accapare le corps et l’âme, qui entre dans nos vies avec perte et fracas. Celui qui saccade le souffle jusqu’à ce que le souffle faiblisse, celui qui essore la raison, celui que la survie vous sommerait de fuir.

Ça raconte un souffle qui se suspend, des pages qu’on arrête de tourner.

Ça raconte l’essentiel.

L’auteure, pendant l’entretien sur scène, s’étonne modestement du succès de son roman, arguant qu’il n’y a rien dedans (Entendez : il n’y pas d’intrigue). Je trouve au contraire qu’il y a tout.