Chroniques, Livres

Rencontre littéraire avec Philippe Hayat

Cette photo résume parfaitement cette soirée littéraire d’échange autour du roman “Où bat le cœur de monde”, une première donc pour moi. Et il y a eu du rire, il y a eu des échanges, il y a eu une générosité sans faille des membres de la librairie et de l’auteur que je remercie infiniment pour sa gentillesse et son accessibilité.
Comme vous pourrez le voir sur les vidéos ci-dessous, le roman navigue au travers de sujets universels, humains et parfois hautement d’actualité, qu’il me tenait à cœur d’aborder avec Philippe Hayat. Nous avons donc échangé sur l’exil, sur le rapport aux désirs familiaux et la nécessité de s’en émanciper parfois (ou pas), le jazz ou comment une passion peut rendre la voix à un muet, et enfin cette dualité de l’auteur, à la fois entrepreneur et écrivain à succès, et comment il arrive à conjuguer ses vies multiples et qui peuvent sembler parfois opposées.
Je voudrais naturellement remercier la librairie Delamain de m’avoir fait suffisamment confiance pour me laisser mener cette rencontre et Philippe Hayat pour l’avoir rendue si facile à mener et si plaisante.
Merci également aux amis et à la famille d’avoir été présents, pour certains physiquement et pour d’autres par la pensée.

“Quels mots choisiriez-vous pour décrire votre roman ?”

“Le rapport à la mère, au père et à leurs désirs sur leur progéniture dans vos romans”

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Assassins ! de Jean-Paul Delfino

Raconter une vie en l’espace d’une nuit, cette nuit qui fut fatale à Emile Zola, voici le récit auquel s’attaque le roman de Jean-Paul Delfino.

De Zola, je ne connaissais que Thérèse Raquin, laborieusement lu à l’adolescence. Bien sûr, « Germinal » et le fameux « J’accuse » trônaient fièrement dans la bibliothèque familiale mais d’autres lectures avaient la priorité de mes années ingrates et acnéiques.

Aussi, c’est avec beaucoup de fascination que j’ai côtoyé l’engagement de l’écrivain, dans cette France du tout début du XXème siècle, si honteusement et ouvertement antisémite. Car, à lire certains chapitres, cela aurait pu être une histoire absurde, un récit marrant, humour noir et rire jaune. Cela aurait pu faire une bonne comédie de boulevard. Cela aurait pu, si ça n’avait pas été tragiquement véridique.

Chroniques, Livres

Où bat le cœur du monde – Philippe Hayat

Par un soir où la terre gronde, colérique et monstrueuse, un de ces soirs où l’homme est rappelé à sa condition d’humain devant l’éternité et la force du monde, la mort emporte un père dans un tourbillon de haine et par là même la voix d’un fils endeuillé. Il n’aura ensuite de cesse de la chercher, sa voix, sa voie, au-delà des désirs d’une mère veuve avant l’heure, rigide avant l’heure, elle qui n’était que légèreté, robes, musique et sons cristallins, au-delà des convenances, pour retrouver celle de son père.

De sa Tunisie natale, ses aubes ensoleillées, son refuge à l’heure où les guerres humaines ravagent l’Europe, à New York où sa musique se révèle et le révèle, le muet, le juif, le Tunisien, le Français, apprendra tant bien que mal à devenir celui qu’il recherchait, à travers les notes de sa clarinette, lui qui ne peut parler mais qui fait parler le monde en solfège.

Un très beau roman de Philippe Hayat, qui signe après « Momo des halles » un retour qui, j’en suis certaine, fera beaucoup d’émules avec « Où bat le cœur du monde ».

Sans conteste un coup de cœur de la rentrée littéraire 2019.

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Les Voix – Naïma Guerziz

C’est une danse étrange que ce roman, avec les voix des peintres qui se superposent à celles des personnages, nombreux, ou peut-être n’y a-t-il qu’une seule et unique voix, celle du personnage central, c’est bien là toute la question.
Un maelström de voix donc, qui racontent, qui dénoncent, dans la nudité effrayante des pensées abruptes, l’extrême violence de la maladie psychique. Mais il y est également question de la violence conjugale, de l’artiste qui se perd, et l’éternelle question en filigrane : qu’est-ce qu’un artiste dans la folie, qu’est-ce qu’un artiste sans la folie ?
Naïma Guerziz aborde dans ce court ouvrage des sujets lourds, tous plus intéressants les uns que les autres, qui auraient mérité davantage d’espace à mon sens. Beaucoup de voix, beaucoup de sujets, un tourbillon dans lequel il est aisé de se perdre. Peut-être est-ce le but d’ailleurs. Se fondre dans l’esprit nébuleux du malade, tenter de s’en approcher, au plus près. Elle concède volontiers qu’elle souhaite que ses lecteurs prennent des risques.
Des réserves dont j’ai fait part à Naïma, et qu’elle a acceptées avec grand professionnalisme et beaucoup d’humilité. Sa voix à elle, elle la transforme en une écriture fine et percutante, et j’ai d’autant plus à cœur de promouvoir son travail qu’elle m’a donné le sentiment d’’une sincérité désarmante dans son rapport à l’écriture.
Alors je vous invite à vous procurer son ouvrage, vous converserez avec Van Gogh, et vous me direz peut être si vous en êtes revenus.
Avec les deux oreilles intactes.
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“La saison des Ouragans” Fernanda Melchor

Une narration brutale, comme ce qui y est raconté, un style cru, bien trop cru, une ponctuation quasi inexistante, à l’image de ces personnages qui étouffent, et toi, le lecteur, tu étouffes avec eux, et tu sens leur misère, leur reste d’humanité qui tente de survivre dans les eaux marécageuses d’une violence innommable, là-bas dans un village au Mexique, tu sens la puanteur qui te colle à la peau, et comme eux, ta lecture n’a pas de souffle, pas une brise qui s’échappe, pas une accalmie dans cette colère sourde, et cette moiteur imaginaire pendant que tes doigts tournent les pages, encore et encore, à te demander, mais bon sang pourquoi je continue à lire.

Et pourtant quelque chose opère, et tu lis, d’une traite, tu ne te l’expliques pas, et tu te demandes s’il est encore possible qu’en 2019, des horreurs pareilles puissent se produire à l’autre bout du monde, s’il est encore possible que des horreurs pareilles existent tout court, et tu te vois, confortablement allongé sur ton canapé, à te moquer de tes propres questions, auxquelles tu as bien-sûr déjà la réponse. Parce que tu viens d’un pays où ces horreurs-là ont probablement été voisines de ton quartier d’enfance. Et que certains quartiers de ton pays d’adoption ne doivent pas être épargnés non plus. Mais que, toi, tu choisis de ne pas les nommer, peut-être ainsi finiront-elles par ne plus exister. Tu préfères ne garder que le beau, tant pis pour ce qu’il y a en dessous. Tu préfères aimer un tout, quitte à ne pas voir une partie.

Et la question demeure, qui est Fernanda Melchor, auteure de cette bourrasque insupportablement littéraire, qu’a-t-elle pu vivre pour vouloir raconter ce Mexique-là, et comment, à 37 ans, ressort-on indemne après avoir pensé, imaginé et écrit l’insoutenable.

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J’entends des regards que vous croyez muets – Arnaud Cathrine

Arnaud Cathrine écrit avec la sensibilité de ceux qui parlent avec le cœur. Une sensibilité dans le récit qui m’a piquée dès le premier livre que j’ai lu de lui « Je ne retrouve personne », et que je retrouve dans ce recueil, encore plus marquée, plus vécue, plus assumée.

Et pour avoir eu la chance de le rencontrer, le personnage ne dément pas la plume.

Dans ce roman il revisite le genre des histoires courtes, quelques lignes ou quelques pages, hommage à tous ces anonymes qu’on croise dans notre quotidien, dans un moment important de leurs vies ou de la nôtre.

Des histoires de vies donc, des bouts de chemin captés par l’œil et la plume poètes. Dans les articles ça et là, je lis qu’il se définit volontiers comme un voleur d’histoires. Davantage que voler, moi je pense qu’il emprunte, des sourires, des fragments de vies, il les recueille au creux de sa main, en dégage les couleurs et les parfums, il les fait siens, pour les restituer, 64 instants de vie immortalisés sur des bouts de carnets, 64 héros ordinaires.

Il mène une danse dans Paris à la recherche des autres, à la recherche de lui. Et il nous fait la joie de nous inviter dans cette valse à mille temps, à mille visages, avec ce talent, cette humilité, cette pudeur qui font de lui, en plus d’un grand auteur, une très belle personne.

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Grace – Paul Lynch

Pas de suspense inutile, ce livre est un chef d’œuvre. Et je ne serais pas surprise qu’on cite « Grace » dans quelques siècles comme étant un classique, et Paul Lynch comme étant un auteur incontournable du 21ème siècle. Oui. Rien que ça.

Il y a quelque chose d’inaccessible dans ce roman tant il referme certaines vérités de ce monde. Dans une langue parfaitement maîtrisée où je lis parfois les descriptions de Flaubert et la rage de Zola, le mystique et la réalité se confondent, la poésie et l’horreur valsent à deux, et créent un tapis de brume pour amortir la chute silencieuse et brutale d’une adolescence volée.

Grace. Ou comment se construire sur les routes faméliques de l’Irlande du Nord en 1845, à 14 ans, au sortir de l’enfance, comment surmonter le deuil de ce qui a été et de ce qui advient, comment garder l’espoir de l’enfant dans un corps qui se métamorphose par la grâce de la nature ou sa cruauté, comment se créer ses propres fantômes pour ne pas céder à la folie.

Le chemin de croix d’une enfant devenue adulte avant l’heure dans le tumulte des vents du Nord ; et sa force, qui irradie du début à la fin, à chaque ponctuation, à chaque souffle, dans chaque village, dans chaque rencontre.

Paul Lynch a réussi le coup de maître de tailler de la dentelle dans du plomb, et cela est d’autant plus admirable que je pensais l’auteur mû par la lucidité inévitable de l’âge. Mais Lynch n’a pas 42 ans, et déjà, il a saisi l’essentiel.

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“La Citadelle” Eric Metzger

Cher Eric,

Quelques mots sur ton dernier roman “La Citadelle”.

Tu bases sa trame sur l’idée judicieuse de convoquer Stendhal pour raconter l’inachevé, l’inaccompli, ces vies qu’on passe parfois sans oser, par orgueil, par crainte du rejet et de l’abandon. Et cette question comme un point d’orgue qui revient et revient toujours “Et si j’avais…?”. Tu fais évoluer le narrateur dans les pas de Julien Sorel, héros malheureux dans “Le Rouge et le Noir”. Une des forces de ton roman tient donc dans ce parallèle qui amène des questions justes et une perspective de lecture originale.

Je n’ai rien à redire sur l’écriture, douce, belle, poétique. On sent l’influence des grands maîtres et malgré tout ta plume reste très personnelle. Je n’ai rien à redire non plus sur la description des paysages, tu as su capter la grâce et la rudesse de la Corse, tu l’as rendue vivante sur tes pages.

Mais une question qui m’accompagne durant ma lecture : Quelle retenue t’a donc empêché d’aller plus loin encore dans la noirceur du narrateur, dans ses angoisses, dans ses ambivalences ? Quelle pudeur t’a retenu de pousser le parallèle stendhalien dans ses confins, de mettre autant de couleurs dans les interactions du narrateur avec lui-même que dans les montagnes et les cieux corses que tu décris ?

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“Un roman français” – Frédéric Beigbeder

J’ai découvert l’écrivain sur le tard, j’avais, je l’avoue, quelques préjugés sur l’homme. Je présumais entre-autres un ennui qui a poussé le mondain à publier quelques lubies de sa vie pour se divertir. Je n’avais peut-être pas tout à fait tort, mais là où je fais amende honorable, c’est que le mondain a du talent.

Je me suis surprise à éprouver de la tendresse pour les errements de Beigbeder, pour ses amours inconstants, pour l’inconscience qui dicte à sa plume sa condition d’humain dans sa forme la plus crue. Malgré son patronyme. Ou alors grâce lui ? Dire que les fées se sont penchées sur son berceau serait un euphémisme. Né dans l’opulence de son rang, et la noblesse de son nom, il aurait pu jouir dans un cercle fermé de sa cuiller d’argent et batailler contre lui-même, son œdipe, ses ascendants et descendants dans le divan tiède et promis à la discrétion quasi-hippocratienne de sa psychanalyse. Mais non. Il fallait un frère. Un aîné. Celui qui réussit tout, celui qui hérite des traits, du sens des affaires, celui qui se fait décorer de la légion d’honneur le jour où son cadet sort de prison. Il fallait un divorce, il fallait un héritage lourd, des ancêtres glorieux, autant d’ombres accolées à celles de ses pas. Il fallait ça et une bonne dose de névrose pour choisir de divulguer ses soupirs, ses vices, ses addictions légendaires et diverses.

Je soupçonne un brin de voyeurisme qui pousse les lecteurs comme moi à s’inviter ainsi dans un monde hors de portée, un monde d’argent, de drogues, de célébrités, d’hôtels hors de prix et de réceptions mondaines, mais s’il n’y avait que cela, je me serais lassée. Ce qui rend son écriture percutante, et la lecture de ses frasques touchante, c’est de finalement constater que, derrière ce faste et apparats, l’homme est toujours là, pétri des mêmes névroses que le commun des mortels, dans la nudité fragile de ses écorchures qui sont, du reste, assez universelles.

Délit d’exhibitionnisme ? Peut-être. Avons-nous besoin de tout savoir ? Peut-être pas. Charge au lecteur de fantasmer sur ce qui est vrai ou non d’ailleurs. Ce qui est certain, c’est qu’il aurait été dommage de se priver d’une littérature contemporaine de qualité, d’un esprit certes torturé mais bien conscient de ses capacités et de ses limites. Et certainement plus au fait des choses de ce monde que le crédule au cœur d’artichaut qu’il dépeint à l’encre de son fusain mont-blanc.

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“La guerre des pauvres” Eric Vuillard

Les exaspérés sont ainsi, ils jaillissent un beau jour de la tête des peuples comme les fantômes sortent des murs

Eric Vuillard

Une écriture mordante. Une lecture politique. Un sujet qui fait écho à l’actualité, même cinq cents ans plus tard. Surtout cinq cents ans plus tard.

16ème siècle. Prémices de la Réforme et des guerres de religions qui sont sur le point d’opposer catholiques et protestants et qui vont ensanglanter l’Europe. Thomas Müntzer, prédicateur allemand, se soulève et attise la foule, à l’heure où la foule n’a plus rien. Et l’ennemi qui prend très vite la forme du Grand, du Prince, du Riche, de la Seigneurie et de l’Eglise auxquels il prône l’austérité, et auxquels il promet l’enfer.

Dans ce texte court, il n’y a pas de parti pris, encore moins de héros. Si le récit se développe à travers la vie de Müntzer, les faits sont racontés avec la distance qui leur est due, et le récit en tire ainsi une de ses forces majeures. Il n’y a ni juste, ni bon, ni méchant, la violence de Müntzer ne vaut pas plus que celle des puissants. Elles s’amalgament pour mettre en exergue la bêtise humaine dans son ensemble.

Bien sûr, il était à propos de sortir de manifeste en pleine crise des gilets jaunes, les pauvres qu’on oppose aux opulents, encore et toujours ce fossé, ce cratère, cette division. Moi je dirais, loin de ceux que j’entends crier à l’opportunisme, que bien au contraire, le choix du calendrier est judicieux. Car, en rappelant des faits qui reviennent en boucle un demi-millénaire plus tard, même sous une autre forme, Eric Vuillard nous dresse un tableau tristement ironique : Malgré tous nos progrès, technologiques et humains, nous en sommes encore là, férus des mêmes combats qu’au moyen-âge.

Alors certes, nous ne décapitons plus ceux qui s’élèvent par la voix ni ceux qui règnent par la force, nous ne crevons plus les yeux des élus déchus ou des traîtres, nous ne promettons plus le bûcher aux athées, mais au fond valons-nous mieux que nos aînés dans nos démocraties étouffées, dans nos semblants de civilités, dans nos parlements tout en dorures et en apparat ?

Ce sont ainsi toutes ces questions, non posées, non formulées, qui ne manqueront pas d’apparaître en filigrane dans votre lecture.

Donc un calendrier peut-être opportun, mais qui n’enlève rien à l’intelligence de ce texte et de son auteur.