Chroniques, Livres

“Ce que je sais de toi” Eric Chacour

Éric Chacour fait incontestablement partie des auteurs incontournables de cette rentrée littéraire. Pour la langue (grandiose) de son écriture, pour ce roman à plusieurs temporalités, pour le mystère qui est admirablement distillé tout au long de l’histoire qu’il raconte.
Mais quelle est cette histoire me direz-vous ? En parler, c’est prendre le risque d’en dévoiler déjà trop.
Mais il sera question de l’Egypte de Nasser puis de Sadat, d’une rencontre qui fera valdinguer plusieurs destinées, d’un narrateur mystérieux, et d’un formidable passage qui raconte l’arrivée des chrétiens d’Orient dans une Égypte brassée et cosmopolite dont je vous mets un extrait ici.

« […] Chrétiens issus de divers rites orientaux, ils étaient originaires du Liban, de Syrie, de Jordanie ou de Palestine.

[…]

Tu évoluais dans ce monde bourgeois et occidentalisé, sorte de bulle allogène de plus en plus anachronique. Elle était l’héritage d’une Égypte cosmopolite et tournée vers l’avenir où les différentes populations d’ascendances lointaines se fréquentaient. Les Levantins se reconnaissaient dans l’éducation européenne des Grecs, des Italiens ou des Français. Ils savaient, comme les Arméniens, le goût ferreux du sang qui précède un exil. Ces choses-là rapprochent. La famille de ton père était de celles qui avaient fui les massacres de Damas, en 1860. Il n’en conservait que son prénom, hommage au quartier chrétien de la porte Saint-Thomas où ses ancêtres avaient vécu, et quelques bijoux, rescapés de la joaillerie qu’ils y tenaient, dont cette montre de gousset qui ne le quittait jamais. Dans l’espoir, sans doute, que vous les transmettiez un jour à vos enfants, il vous racontait, à ta sœur et toi, des histoires d’un autre temps. Elles parlaient de ceux qui vous avaient précédés, arrivés par vagues successives et contribuant à la renaissance intellectuelle du pays qui les accueillait, mais aussi de la domination britannique dont ils s’accommodaient bien et des fonctions prestigieuses qu’ils occupaient. »

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Livres

Prix de l’Instant – 4ème édition !

Je rejoins avec beaucoup d’émotion les jurés de ce prix constitué de lecteurs passionnés (évrivains, libraires, journalistes) et qui tend à mettre en lumière un titre de qualité passé inaperçu dans les radars de la rentrée littéraire.

Rendez-vous dès février pour les premières délibérations, en mai pour les votes et en juin pour la remise du prix.

 

Chroniques, Livres

Chronique Radio “Veiller sur elle” Jean-Baptiste Andrea

Vous pourrez retrouver ici la chronique radio sur le dernier livre de Jean-Baptiste Andrea « Veiller sur elle ». Au micro de Mouna Benameur, Émission « Chaîne Inter Culture » du 25 septembre 2023.
Merci pour l’invitation !

Lauréat prix Roman Fnac et sélectionné dans la deuxième liste du prix Goncourt.

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Livres

“Vous ne connaissez rien de moi” Julie Héraclès

Que se passe-t-il dans la tête de ceux qui ont collaboré avec le régime nazi ? Dans la tête de celles qui ont aimé l’Allemand en uniforme, qui lui ont fait un enfant ? Est-ce que l’Histoire fait bien de ne retenir que deux camps pour la mémoire ?

« Vous ne connaissez rien de moi » est l’histoire librement romancée de Simone, celle qu’on appelle « la tondue de Chartres », immortalisée par un célèbre photographe alors qu’elle est jetée à la vindicte populaire lors de la libération. Motivée au départ par l’admiration de la grandeur de l’Allemagne en opposition à la vie misérable que sa famille menait, puis par la faim et le froid, elle se met au service de l’occupant comme interprète. Puis tombe amoureuse d’un officier allemand – libraire, un homme loin des représentations de l’officier du régime d’Hitler.

Et si ce que relate l’autrice de la vie de Simone était vrai ? si elle n’a en fait jamais dénoncé ses voisins mais qu’elle n’a rien fait pour les aider non plus ? Si elle n’avait réellement pas de conscience nationale et que son crime était de travailler pour l’ennemi d’abord par orgueil puis par nécessité, et d’aimer un officier allemand, méritait-elle d’être mutilée, tondue, jetée à la vindicte avec son bébé de trois mois dans les bras ?

Que peut-on pardonner ? Où tracer la ligne de l’explicable ? Doit-elle être tracée d’ailleurs ?

Le sujet est sensible tant l’horreur des crimes nazis est insupportable. Et on referme le livre avec ces questions-là, qu’on voudrait ne pas se poser, ce gris entre les deux camps des bourreaux et des victimes, dans lequel se noie l’histoire de Simone et nos questionnements impossibles.

Sur le style d’écriture : le style argotique censé dépeindre le milieu de basse naissance de la famille est un peu trop forcé, cela rend parfois peu naturel, le livre reste toutefois un page turner.

Lauréat Prix Stanislas.
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Chroniques, Livres

“Une reine” – Judith El Maleh

Chère Judith,
Pardon. J’ai failli ne pas vous lire. Quand tant d’autres auteurs tout aussi méritants n’ont pas le privilège de la visibilité, j’ai eu la faiblesse de penser que c’était trop facile.

Mais quand un livre décide de venir à vous, il n’y a rien que vous puissiez faire.

Merci. Enfin un livre qui parle du Maroc, sans clichés, sans jugement. Je vous ai accompagnée dans toutes les étapes de votre retour à Casablanca, à la recherche de la vérité dans cette ville qui ne se tait jamais. J’ai mis mes pas dans les vôtres, j’aurais pu être vous tant tout ce que vous écrivez est familier (la description du hall de l’immeuble, la main sur le cœur du gardien, le jus épais, la corniche, la chambre qu’on retrouve parfaitement rangée, le pêcheur qui offre sa chaise à lwalida…).

Merci pour cette grand-mère qui aurait pu être la mienne, moi qui suis née dans une religion cousine de la vôtre. Je rectifie, cette grand-mère était la mienne, elle a été celle de tant d’autres femmes marocaines comme vous et moi, elles nous ont faites et défaites, nous avons porté comme un fardeau leur regard et leur abnégation, et de leur résilience et de leur force, nous avons fait un trophée. Seulement, nous ne le savions pas.

Nous sommes femmes, mères, épouses de, nous sommes avant tout fille et petite fille de. Cette phrase, je l’ai reçue comme une évidence, une alarme, l’alarme du temps sans doute devant ces histoires de reines dont nous, les petites filles, sommes dépositaires, dont nous sommes faites, sur lesquelles nous avons construit nos silences.

Merci de l’avoir écrit, de l’avoir dit au monde, merci d’avoir parlé d’elles, et de nous.

Chroniques, Livres

Tanger sous la pluie – Abdel de Bruxelles, Fabien Grolleau

Bouleversant.

Depuis la rencontre avec le triptyque de Matisse exposé dans la collection Morozov (vous pouvez retrouver la chronique radio que je lui ai consacré dans le lien qui se trouve en bio) une envie de saisir davantage cet attrait des peintres occidentaux pour Tanger à l’orée du XXème siècle.

Et voilà que je découvre cette formidable bande dessinée « Tanger sous la pluie ».
Le sous-titre a beau être « Matisse au Maroc », ce roman graphique a aussi en son centre Zohra, la modèle mystérieuse qui se retrouve dans tant de tableaux de Matisse, et dont on pense aujourd’hui qu’elle était une prostituée.

Avec des références aux contes des mille et une nuits, un subtil rappel de certains enjeux sociaux (dans ce cas, la naissance d’un enfant hors mariage), sans jugement, sans d’inutiles dénonciations, sans fioritures.

Un regard artistique, profond, sur cette ville à la croisée des mondes qu’est Tanger, sur la complexité de la création, sur la parenthèse Tangéroise de Matisse qui a marqué un tournant dans sa carrière de peintre, comme Delacroix avant lui.
« Alors quelle vérité sur Matisse dans cet album? quels mensonges? Simplement, nous avons essayé de raconter ce moment à part à Tanger, un peu comme Matisse avait pu essayer de le peindre. »

Merci à la Librairie l’Intant pour cette formidable découverte et aux auteurs pour ce moment de grâce.

Aux éditions Dargaud

Chroniques, Livres

555 – Hélène Gestern

Une mystérieuse partition qui apparaît et qui ébranle le milieu de la musique, et plus particulièrement 5 protagonistes. En quelques mots, voici le pitch de ce roman qui vient d’être auréolé du Grand Prix RTL-Lire (à juste titre).
Si vous décortiquez un peu plus, au-delà de cette enquête qui vous tient en haleine, au-delà de nous faire connaître le clavecin, Scarlatti et ses sonates, ce qui fait sortir ce roman du lot, c’est la délicatesse des mots choisis, la façon de « dire » la musique, de réussir à capter la grâce du son qui peut naître de la main et des fêlures de l’homme.
Voyez par vous-mêmes :
« Ils lui ont légué le capital de souffrance, la fêlure, le manque qui donne à tout artiste la force d’exercer son sacerdoce absurde et magnifique. »
« Cette sonate est un tourbillon émotionnel qui mélange l’exultation, l’apaisement, l’allégresse. La joie qui s’y exprime est pénétrée d’ombres; Dieu sait de quelles douleurs le compositeur a nourri l’or et la lumière qui font vibrer sa musique »

Seul bémol de mon humble point de vue, une fin moins grandiose qu’espéré vu la virtuosité de l’autrice.

Aux éditions Arléa

Chroniques, Livres

La plus secrète mémoire des hommes – Mohamed Mbougar Sarr

Ce livre est une rencontre. Aucune chronique ne saura rendre fidèlement ce qu’est ce roman, tant il est multiple. Vous l’adorerez ou le damnerez, mais il vous fera quelque chose. Mohamed Mbougar Sarr fait plier la littérature, il la met à ses pieds. Dans son écriture elle semble si facile d’atteinte. Mais ne vous y fiez pas, la littérature finit toujours par gagner.

Il joue avec les temps, les genres, les lieux, et vous livre une réflexion profonde, complexe et d’une évidence pourtant folle. Voyage à l’intérieur du soi et sur les terres sénégalaises, françaises et argentines, la quête d’un écrivain à la recherche du livre essentiel, face à face entre Afrique et Occident, le colon et le colonisé, l’amour et la haine entre ces terres contraires et leur histoire complexe.

D’un talent insolent pour le récit, digressif et à contre-courant, Mohamed Mbougar Sarr s’est-il fait prendre au piège de son propre écrit, lui qui s’est vu décerner le Goncourt alors qu’il fait dire à son narrateur :

« Aucun écrivain Africain établi ici ne l’avouera publiquement. […] mais au fond, cela fait partie des rêves de beaucoup d’entre nous : l’adoubement du milieu littéraire français. C’est notre honte, mais c’est aussi notre gloire fantasmée ; notre servitude et l’illusion empoisonnée de notre élévation symbolique ».

Il nous le dira peut-être. Entretemps, ce livre est une blessure béante où la littérature apparaît comme elle doit l’être réellement : libre et intransigeante.

Bref, une merveille.

Chroniques, Livres

Là où chantent les écrevisses – Delia Owens

Un très beau roman, de ceux qui marquent.

Il raconte Kya, une petite fille des marais dans la Caroline du Nord. Peu à peu, elle voit partir ceux qui sont censés la protéger. Alors dans la misère du monde des adultes, c’est son enfance qui va la sauver. Son regard sur le monde, sur la nature qui l’entoure, sa façon de parler aux êtres vivants et aux cieux, d’y voir les mille couleurs que nous perdons de vue. Elle va s’y construire, elle la sauvage que les gens de la ville raillent ou évitent, elle va compter sur la bonté d’une poignée, découvrir la haine de la multitude.

Et être aimée, puissamment, maladroitement, par la vie et par des yeux à la couleur océan.