Chroniques, Livres

Crime et Châtiment

Depuis longtemps l’envie de m’attaquer à ce monument de la littérature russe. Et le plaisir de retrouver cette édition de 1973 dans notre bibliothèque.

Chroniques, Livres

Normal People – Sally Rooney

Normal people fait partie de ces livres dont on ne sait objectivement pas pourquoi on aime. L’écriture est simple, l’histoire est simple, et on est pourtant aimantés jusqu’à la fin.

Une histoire d’adolescents puis de jeunes adultes dans une petite ville de l’ouest irlandais, qui se cherchent, se ratent, se manquent, bataillent avec leurs angoisses et leurs désirs.

On cherche de quoi alimenter cette chronique, une analyse, des arguments, puis on se dit que parfois qu’il vaut mieux cesser de lutter, cesser de chercher des raisons objectives à quelque chose qui nous dépasse, et laisser la magie du cœur opérer.

Normal People, de Sally Rooney. Magnifiquement transposé en série sous le même titre.

Chroniques, Livres

Histoires de la nuit – Laurent Mauvignier

Ce n’est pas tant pour l’histoire que vous lirez ce livre. Mais pour le style. Il vous faudra prendre votre temps. De toutes façons vous n’aurez pas le choix, c’est le roman qui mènera la cadence, ce seront les phrases qui vous diront où vous arrêter, où vous attarder, où reprendre votre lecture.Vous n’y serez pour rien, vous dévalerez les pages comme une route dont vous ne savez où elle vous mènera. Laurent Mauvignier dissèque avec une minutie rare les pensées de chaque personnage, il nous emmène là où on ne voudrait pas aller parfois, avec une fluidité à vous arrêter parfois en vous demandant comment vous êtes passé d’un personnage à l’autre sans y prendre garde.

Il est question d’un hameau, un de ces bourgs oubliés de France où le temps n’a plus d’emprise, il est question d’une parisienne sexagénaire et excentrique qui s’y installe pour peindre, de ses voisins de la ferme, un couple au mari torturé par l’amour qu’il porte à son épouse, et à la femme au passé obscur, il est question d’un chien, d’une petite fille, il est question de cheveux orange, de lettres anonymes, de boue, de départementales, de pluie, il est question de trois frères inquiétants, trois inconnus mais pas tant que ça, qui viennent déranger cette harmonie bancale.

Et au milieu, si vous y êtes sensible, un sublime passage qui tente de décrypter le magnétisme entre l’homme et la peinture, le mystère irrésolu de cette rencontre qui peut s’installer entre le vivant et la matière, ne sachant cependant pas, entre l’homme et la matière, lequel est vraiment homme et lequel est matière. Peut-être que ça n’a pas d’importance au final, et que les deux se désintègrent puis fusionnent dans un amas d’étincelles et de feu, pour créer ce qu’on appelle communément « l’art ». Un roman dont on dira sans aucun doute qu’il fut un classique de notre siècle.

Chroniques, Livres

Aussi riche que le roi – Abigail Assor

Casablanca, années 90.

Dans ce livre il y a deux mondes. Le premier est plein de vérités, il est juste et sans clichés. Il dresse le portrait de la jeunesse dorée Casablancaise, des villas d’Anfa, de ce monde à deux vitesses qu’est la capitale économique avec ses boîtes de nuits, ses lois qu’on contourne, sa misère, et les enfants inégaux qu’elle enfante. Casablanca la carnassière, Casablanca la douce. Casablanca la schizophrène.

Dans le deuxième monde, il est question de Sarah, une Française qui vit dans le quartier populaire (disons le mot : bidonville) de Hay Mohammadi. Pour sortir de la misère, Sarah jette son dévolu sur les riches héritiers des quartiers d’Anfa et utilise ses charmes pour y arriver. Elle ne veut pas d’amourette non, elle veut se marier, avoir aussi une piscine aussi bleue que l’océan et le ciel de la Méditerranée, des domestiques et des alliances grosses comme un poing.

Deux mondes, et parce que je n’ai pas réussi à les faire se rencontrer, ma lecture a été en demi-teinte.

Chroniques, Livres

Florida – Olivier Bourdeaut

Attention coup de cœur. Vous me direz que je suis acquise à la cause d’Olivier Bourdeaut, vous n’auriez pas tout à fait tort, mais quand même. Parce que Florida n’a rien à voir avec « En attendant Bojangles ». Écrit à la première personne, phrases courtes, percutantes, humour grinçant, Florida c’est l’histoire d’Elizabeth Vernn, 7 ans, que sa mère traîne de concours en concours. De l’autre côté de l’Atlantique, ça s’appelle être une mini-miss. Des concours de beauté où les petites filles sont maquillées, juchées et jugées sur des podiums. Sauf qu’Elizabeth grandit, et dans sa construction, quelque chose explose. Alors, ce corps qui était le seul lien avec ses parents, elle va le pousser à bout, elle va le tordre, elle va chercher à le briser, elle va lui faire hurler le désespoir d’une enfance gâchée par les ambitions maternelles.Elle sait, elle n’est pas dupe. Dans une lucidité désarmante, elle sait qu’au fond, son obsession de vengeance, la destruction qu’elle cherche avec autant de violence et d’acharnement n’est rien d’autre que la destruction du lien. Olivier Bourdeaut touche du doigt les extrêmes de la psyché humaine. Sans mièvrerie, sans poésie, juste l’humain dans sa forme la plus brute et la plus fragile. Prouesse d’autant plus impressionnante qu’il écrit en se mettant à la place d’une femme. Il en saisit les douleurs, le rapport au corps, l’impossible vérité.Alors oui, Elizabeth grandit, et dans sa construction quelque chose explose. Florida est le récit de cette explosion

Aux Editions Finitude

Chroniques, Livres

Fahreinet 451 – Ray Bradbury

Le café du classique, c’est comme un café tout court, quand tu y prends goût, tu as du mal à t’en passer.

Cette fois, nous sommes 45 à nous attaquer au livre de Ray Bradbury, au titre imprononçable pour nous autres latins, Fahreinet 451. C’est la température à laquelle on dit que les livres brûlent. En 1953, R. Bradbury imagine un monde, où, pour unifier la pensée, taire les rebellions, les livres sont brûlés, ironie du sort, par les pompiers. Les murs écrans remplacent les interactions, les portes annoncent les visiteurs, les vérandas et plus généralement tous les espaces où l’individu peut se laisser aller à penser, à discuter, sont supprimés. Tout n’est que technologie, tout n’est que vide.

Un malaise confus m’a accompagnée durant toute la lecture, ce n’est que vers la fin que la fulgurance m’est tombée dessus : je ne suis pas effrayée. Et je suis effrayée de ne pas être effrayée.

Alors certes, en 1953, R. Bradbury a imaginé un monde à l’extrême. Mais à se demander s’il est si loin du nôtre. La pensée unique, les écrans, la culture non essentielle… des petites choses comme ça auxquelles on s’habitue dangereusement au point de ne plus les voir, même dans une lecture de dystopie.

Alors je ne sais pas pour vous, mais même à Fahrenheit 451, moi ça me fait furieusement froid dans le dos.

Chroniques, Livres

De Grandes Espérances – Charles Dickens

Les classiques ont cela de bon qu’ils nous font voyager. Pas uniquement dans une époque ou pays lointains, mais aussi à travers ce style bien particulier qui utilise des temps d’une conjugaison qui moisit dans nos bescherelles d’adolescents.

Charles Dickens est connu pour écrire sur les enfants, en leur nom et à travers eux. Surtout ceux qui viennent de milieux populaires.
De grandes espérances ne déroge pas à la règle. Le petit Pip (Philip Pirrip) est orphelin, et élevé d’une main de fer par sa sœur. Il a pour ami cher Joe, le mari de celle-ci, et il sauve dans la naïveté et les peurs obscures de son enfance un forçat évadé.
Il est appelé un jour par Mme Havisham, l’excentrique et richissime vieille dame qui vit dans les ruines de son château et de son cœur brisé par un fiancé déserteur.

Dans ce château où le temps s’est figé, Pip fait la connaissance d’Estelle, enfant comme lui, élevée par Mme Havisham pour briser le cœur des hommes. Il en tombe instantanément amoureux, et fera tout pour s’élever à la hauteur de son rang, avec l’arrivée à point nommé de ce qu’il appellera « ses grandes espérances », une fortune qui lui tombe du ciel et qu’il attribuera à la bonté de Mme Havisham.

Voguant entre Londres de l’époque victorienne et les marais de son enfance, sa culpabilité et besoin de tourner le dos au monde qui l’a vu grandir et aux personnes qui lui sont chères, le jeune Pip grandit, découvre les déceptions et les fêlures, les amitiés et la bienveillance, en un mot découvre la vie, sous une plume mordante d’humour et d’intelligence.

Chroniques, Livres

Des Diables et des Saints – Jean-Baptiste Andrea

En refermant un livre de Jean-Baptiste Andrea, il y a toujours un temps de latence. Où les mots continuent de vous habiter, où les personnages continuent leur valse auprès de vous. Il y a souvent le manque aussi, de ne plus pouvoir les retrouver le soir avant de vous endormir.

Comme pour son précédent roman, Andrea va au plus juste de l’émotion. Cette fois, ses personnages sont des enfants, pensionnaires de l’orphelinat des Confins. Confins des Pyrénées, de l’humanité, des espoirs. Ne vous y trompez pas, ce roman est solaire, lumineux, musical, il vous transporte dans l’amitié qui se scelle et ne meurt jamais, dans les émois amoureux qui se déchiffrent par le corps et par les notes de Beethoven, dans le temps qui ne passe que dans l’espoir de la retrouver.

Joseph, Fouine, Souzix, Rose, Momo, Edison, et même toi Sinatra. Vous êtes encore là quelque part, vous dansez sur des notes d’un piano caché, vous êtes enfants, vous êtes adolescents. Vous avez dix, seize et soixante-dix ans à la fois. Loin d’être des diables, pas tout à fait des saints, vous êtes surtout des êtres de grâce nés d’une plume bouleversante.

Aux Editions l’Iconoclaste

Crédit Photo : Lesechos.fr

 

Chroniques, Livres

Cinq dans tes yeux – Hadrien Bels

Si vous cherchez un style au français parfait (au sens académique du terme), passez votre chemin.

Mais ça serait dommage.

Parce que le style est à l’image de la ville qu’il raconte, brut, sans fioritures, poétique à la pointe du jour et cru à la nuit tombée.
Le texte déclare un amour inconditionnel à Marseille, Marseille la belle, Marseille la laide, Marseille fille des rues et grande bourgeoise, Marseille terreau de l’immigration et de toutes les contradictions.

Avec tendresse et drôlerie, « cinq dans tes yeux » fige la cité phocéenne dans les années 90 (mais pas que, l’aspect temporel est vaporeux) et raconte la ville à l’image d’une poignée d’adolescents qui deviendront hommes, perdus, beaux, laids, marginaux, grands et déchus. Et entre sourires et émotion, Hadrien Bels mène à travers ce livre une réflexion plus large sur les cultures qui se mélangent, l’assimilation à outrance, la gentrification, la folklorisation jusqu’au ridicule du populaire, et avec intelligence dénonce le monde aseptisé d’une société qui clone les hommes lavés de leurs différences.

Aux Éditions de L’Iconoclaste

Crédit photo : Libération
Chroniques, Livres

La géante – Laurence Vilaine

Parfois, il n’y a que le silence à opposer à la beauté d’un texte et la puissance de son récit.
Alors, je me tais. Ce livre n’a pas besoin des mots d’une autre pour creuser son chemin jusqu’à votre cœur.
« Sans plus de lettres au pont Sémite, les précédentes ont tenu compagnie à mes longues soirées de décembre. Quand avec l’âge, il me coûte désormais en rentrant de la montagne de me mettre à ma table, au grenier, aux fourneaux, ma besogne m’est soudain devenue facile. Je faisais des onguents jusqu’à tard, j’effeuillais sans fatigue, je prenais tout mon temps, faisant du moment où je m’arrêtais pour lire une cérémonie en le retardant. Sur la marche du seuil souvent je me suis assise dans le froid. J’ôtais le givre ou la neige du serpolet pour le soulager un peu de l’hiver, et, dans mon vieux châle en laine, je récitais des morceaux de lettres à la nuit. Les mots justes se retiennent sans effort parce qu’eux-mêmes ont retenu l’essentiel, et sans faire de bruit, ils avaient la force d’une armada de poings contre la mort, la vie à gagner sinon rien, et je les recevais comme tels. Je les retenais comme la montagne retient le poids de la neige, chaque hiver elle s’en souvient, ils disaient aussi juste que le thym sent le thym, et l’immortelle des milliers de mois de juin. Dans son chagrin, cette femme puisait les mots qui ne cachaient rien, elle se mettait à nu comme elle allait prendre un bain et nageait dans des eaux profondes avec la peur de rien. A côté d’elle, je marchais morte, morte de marcher à côté de l’essentiel. Je ne savais pas ce que penser à quelqu’un voulait dire, le soir avant le sommeil qu’elle retardait pour ne pas être séparée de lui et dès le réveil. Je ne sais pas les mains qui brûlent et ce qu’aimer signifie, ni le sourire ni le désir grâce à des yeux de quelqu’un quelque part, fussent-ils à six-cents kilomètres. Ni la terreur d’un mot de trop qui ferait mal, ni l’insoutenable, la seule pensée que l’amour s’en aille à jamais – ce soir-là dans la nuit je me suis blottie. »
Pages 111-112.

Aux éditions Zulma